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mercredi 19 novembre 2014

Accompagner une enfant Asperger

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Je vais vous faire une confidence : j'ai été une enfant asperger. Aujourd'hui, devenue une adulte asperger, ou "aspergirl" pour les intimes, je peux témoigner de la façon dont j'aurais aimé être accompagnée durant l'enfance. Evidemment, il ne s'agit que de mon témoignage, il vaut donc pour moi, mais sans doute, certains traits seront valables pour d'autres enfants asperger, essentiellement des filles. Il faut savoir que le SA est vécu différemment par les filles et les garçons. Comme il existe une littérature abondante sur le SA au masculin, je vais centrer cet article sur le SA au féminin. 

  • Invisibilité, émotions, solitude et décalage
Une aspergirl développe des stratégies d'invisibilité : elle fait tout pour passer inaperçue, et bien souvent, elle use et abuse parfois du mimétisme dans cette perspective. Il est probable qu'une grande partie des filles avec SA ne soient ni soupçonnées de l'être, et encore moins diagnostiquées.
Elle possède une vie intérieure d'une richesse insoupçonnable, créant ainsi son univers avec une imagination incroyable - et préfère donc bien souvent la solitude et le confort de sa bulle à la compagne des semblables. Une fille avec SA paraît donc bien souvent peu sociable, car elle ne comprend pas réellement les codes sociaux - enfin, plus précisément, elle ne leur accorde plutôt aucun crédit. 
Cette bulle lui permet aussi de se "recharger" après une période d'immersion dans la société, durant laquelle elle est soumise à un stress intense dû à la nécessité de "jouer son rôle", mais aussi au bruit, aux odeurs, aux stimuli visuels, et autres aspects sensoriels qu'elle ressent plus fortement. Si elle n'a pas l'occasion de se ressourcer, elle risque la surcharge sensorielle: une sorte d'effondrement émotionnel intense. Pour palier à cela, certaines précautions peuvent être utiles lorsque l'on sort: la musique dans les oreilles, les lunettes de soleil, des vêtements dans lesquels on se sent bien, etc.

  • Scolarisation, apprentissages et centres d'intérêt
Il me semble évident que les aspergirls sont très douées pour les autoapprentissages, se passionnant pour tel ou tel sujet pendant un temps plus ou moins long. Elles ont une soif de savoir impressionnante, voire souvent obsessionnelle. Les thèmes sont souvent issus des domaines littéraires, philosophiques, artistiques, musicaux, etc. Il n'est pas rare de voir une fille avec SA apprendre à lire seule par exemple. Il n'est pas rare qu'une fille mène ses apprentissages en marge de l'école, lisant en cachette ses livres (parfois non adaptés à son âge),
Personnellement, j'ai été scolarisée. Et je me suis tellement ennuyée à l'école; même si j'ai aimé certaines matières. Mais je n'ai pas aimé devoir côtoyer des enfants toute la journée; j'ai même connu quelques épisodes de harcèlement en primaire - ce qui n'est pas rare pour les personnes avec SA. Je détestais tout ce qui était d'ordre collectif, et je faisais tout pour paraitre invisible. D'autres aspects sont également généralement très difficiles pour un enfant avec SA: devoir se concentrer sur des choses déjà comprises ou inintéressantes, devoir cacher ou assumer ses excentricités, l'hostilité du système et ses codes incompréhensibles, fournir des réponses parfois inadéquates aux demandes (avec le risque de paraitre bête), supporter l'autorité d'un enseignant, intervenir en public, lire à voix haute, se soumettre à un examen oral - tout ce qui relève de cet ordre est une immense source de stress qui peut engendrer des traumatismes.
Quoiqu'il en soit, il semble que la majeure partie des connaissances sont acquises de manière autodidacte ; dans cette perspective, il me semble qu'une non-scolarisation serait plus épanouissante pour la plupart des aspergirls.  

  • Quel accompagnement dès lors?
En premier lieu, peu importe l'âge d'une aspergirl, il s'agit de respecter son rythme, ses passions, la façon dont elle mène ses apprentissages - bref, l'autonomie bienveillante serait, me semble t'il, la manière la plus épanouissante de l'accompagner. 

Il est probable que certains traits de caractères ou "lubies" vous semblent incompréhensibles, comme par exemple sa manière de ranger les choses par couleurs, ou de classer systématiquement, de prêter une attention particulière aux détails, d'avoir un comportement étrange, d'être obsédée momentanément par un centre d'intérêt, d'avoir besoin de ses routines, d'anticiper et de préparer absolument tout. Ne jugez pas, acceptez qui elle est, cela lui appartient. Toutes ces facettes, qui sont en réalité des atouts, sont à encourager. Laissez-la guider ses apprentissages et intérêts. Peu importe si à 6 ans elle s'attaque aux monuments de la littérature. Si elle a un talent particulier, donnez-lui la possibilité de l'exploiter. 

Soyez particulièrement vigilant quant aux risques de harcèlement. Ne laissez rien passer. 

Il arrive souvent que les filles asperger manquent cruellement de confiance en elles, surtout durant l'adolescence. Depuis l'enfance, elles vivent avec un sentiment de différence, de décalage, voire de culpabilité, qui grandit bien souvent en même temps qu'elles. Un accompagnement bienveillant sera bien plus épanouissant. 

Ayez confiance en votre fille. Offrez-lui cet espace, ce temps, ce calme dont elle a besoin. Respectez son besoin d'intimité, et son espace, comme sa chambre par exemple. 

Il sera sans doute intéressant de revoir l'alimentation. Les produits chimiques, le sucre et les aliments industriels sont à proscrire. Certaines personnes avec SA favorisent un régime sans gluten et PLV, avec de bons résultats. 

Un accompagnement thérapeutique pourra être efficace, notamment pour les compétences sociales.  

Encore une fois, votre fille, comme tout enfant, est unique, merveilleuse et pleine de talents! Elle est créative, scrupuleusement honnête, intègre, généreuse,... et plein d'autres choses encore. Soutenez-la, faites-lui confiance, acceptez-la, ne la jugez pas. Aimez-la. 


Enfin, je conseille la lecture de l'ouvrage suivant: 
Rudy Simone, L'asperger au féminin. Comment favoriser l'autonomie des femmes atteintes du syndrome d'Asperger, 2013, Ed. de Boeck.

lundi 18 mars 2013

Le droit d'apprendre - par Isabelle Stengers



Ivan Illich dans Une société sans école proposait, dès les années 70, une réflexion radicale sur l'échec de l'enseignement à l'école. Cette dernière, outil d'un Etat, peut-elle être pensée aujourd'hui autrementcomme il le suggérait il y a trente ans ?

Je me suis replongée dans "Une société sans école" de Ivan Illich (1) que j'avais lu sans doute trop jeune, du temps que j'étais étudiante, non enseignante. Je n'ai pas, à l'époque où je l'ai lu pour la première fois, suivi les réactions du corps enseignant, mais je subodore que l'effet a été un peu analogue à celui produit sur le corps judiciaire par l'analyse de la prison proposée par Michel Foucault dans Surveiller et punir. En effet, dans les deux cas, ce qui est proposé est la description d'un échec. La prison, comme l'école, aggrave ce qu'elle était censée améliorer. La prison crée des délinquants, l'école crée des jeunes séparés de leurs capacités d'apprendre et de comprendre. Qui plus est, avec une redoutable efficacité, ces deux institutions réussissent à persuader leurs victimes de ce qu'ils ont mérité leur destin - on vous a donné votre chance, vous ne l'avez pas saisie. Et enfin, dans les deux cas, ce qui est proposé est que cet échec n'en est pas véritablement un.
La vraie réussite de la prison, selon Michel Foucault est de binariser les classes pauvres, de créer une opposition entre braves gens et délinquants. Les pires ennemis des délinquants sont ceux qui se présentent comme ayant su rester honnêtes malgré toutes les difficultés, et s'indignent souvent de ce qu'on ne s'intéresse pas à eux, mais à ceux qui ont cédé à la tentation et aux facilités. La vraie réussite de l'école pourrait bien être du même type, selon l'analyse d'Illich. Ceux qui échouent sauront que c'est leur incapacité qui explique leur destin. "Ni dans le Nord, ni dans le Sud, les écoles n'assurent l'égalité. Au contraire, leur existence suffit à décourager les pauvres, à les rendre incapables de prendre en main leur propre éducation. Dans le monde entier, l'école nuit à l'éducation parce qu'on la considère comme seule capable de s'en charger" [p.22].
Depuis Illich, l'institution scolaire a été critiquée, mais jamais, je pense, avec cette radicalité. Car ce qu'il met en question ne peut être "réformé", que ce soit par la bonne volonté des enseignants, par des innovations pédagogiques, ou par la tentative d'évaluer non plus l'acquisition des matières scolaires comme telles, mais les compétences qu'elles donnent l'occasion d'acquérir. La bonne volonté de "l'enfant au centre de l'école", la critique constructiviste de la notion de transmission, la thèse répétée selon laquelle l'apprentissage n'est pas reproduction mais recréation peuvent sembler très radicales mais elles ne touchent pas à ce qui, pour moi, est crucial dans les thèses d'Illich : le scandale d'une expropriation, la négation d'un droit fondamental, le droit d'apprendre et pas seulement d'apprendre quelque chose, mais d'apprendre à quelqu'un d'autre : "le droit d'enseigner une compétence devrait être tout aussi reconnu que celui de la parole" [p. 151]. La question cruciale n'était pas pour lui une définition d'un quelconque socle de compé­tences, ni non plus d'une "bonne" définition de l'apprentissage, c'était d'abord et avant tout celle du monopole de l'école, c'est-à-dire des enseignants seuls habilités à instruire. L'école, selon Illich, repose sur le postulat que les jeunes êtres humains sont comme des immigrés, de nouveaux venus qui doivent se soumettre à un processus de naturalisation, un processus qui doit les mettre à l'écart de leur milieu naturel et les faire passer par une matrice sociale sous responsabilité de l'Etat, un Etat dont l'enseignant accrédité est d'abord le représentant [p.200-201].

Apprendre fonctionne dans les deux sens
On a souvent mis l'accent sur le fait que l'école, selon Illich, préparait à la société de consommation, avec la séparation entre le temps où l'on travaille et celui où l'on consomme du loisir. Je voudrais plutôt insister sur ce droit fondamental, qu'il ne cesse de répéter, droit de tout humain à apprendre, mais aux deux sens du terme, à s'instruire mais aussi à transmettre ce qu'il sait à d'autres. Apprendre fonctionne toujours dans les deux sens, et seul celui ou celle qui a appris à quelqu'un d'autre sait qu'il sait, et cela d'un savoir dont nul ne pourra le déposséder.
De ce point de vue, on peut dire que la situation a empiré, et cela de deux points de vue au moins. Dans les années 70, il était encore possible pour un jeune d'apprendre un métier s'il trouvait un endroit où on était intéressé à l'engager et à lui transmettre les compétences nécessaires. Aujourd'hui, on ne peut plus toucher un marteau, ou fixer un projecteur sans le diplôme adéquat. Et il ne s'agit pas simplement de la situation de l'emploi, c'est-à-dire du vaste choix parmi des diplômés et des surdiplômés que cette situation donne aux employeurs. Il s'agit aussi des régulations étatiques qui ont toujours plus affirmé la nécessité de diplômes préalables, ce qui fait que le plupart des chemins qui pouvaient permettre de se construire un métier sans en passer par l'institution scolaire sont aujourd'hui interdits.
D'autre part, les savoirs eux-mêmes ne semblent plus valoir d'être transmis. Ne parle-t-on pas aujourd'hui de leur obsolescence rapide ? Nul, y compris les enseignants, n'est plus désormais habilité à se penser capable d'instruire quelqu'un d'autre, seu­lement à le préparer à ce qu'on appelle une "société de la connaissance", c'est-à-­dire, beaucoup plus concrètement, à une course sans fin au renouvellement, au recyclage, afin de garder leur désirabilité sur le marché du travail. Quant aux enseignants, eux aussi sont, depuis que l'école est devenue matière à réforme pédagogique, aux mains de plus diplômés qu'eux, ceux qui sont seuls habilités à savoir comment le savoir doit se transmettre.
De fait, on pourrait dire que la pédagogie parfois inspirée d'Illich, dans la mesure où elle exige des enseignants un rapport toujours plus compliqué à leur savoir, affirme toujours plus le monopole enseignant. Qui oserait aujourd'hui expliquer à un enfant les rapports entre addition et multiplication sans avoir été formé à la pédagogie ! J'oserais dire que la leçon d'Illich a été reprise dans la vieille ritournelle progressiste: "avant on croyait (que chacun était capable de transmettre du savoir), maintenant on sait (qu'il faut un professionnel pour cela)".
J'oserai donc dire que le diagnostic d'Ivan Illich est aujourd'hui confirmé, cruellement confirmé. J'ai souvent utilisé un exemple qu'utilise également Illich, l'apprentissage de la conduite automobile, qui n'est pas simple du tout mais qui, matière encore à une transmission où celui qui sait conduire se sent habilité à apprendre à conduire, connaît somme toute assez peu d'échecs. Et j'ai souvent ajouté que si l'on confiait à la pédagogie la question des compétences propres à la marche sur deux pieds et à sa vérification, une majorité des humains marcherait à quatre pattes. Aujourd'hui, une telle proposition ne fait même plus rire. Mais on peut dire que le verdict est également éclairci : ce ne sont pas les enseignants, en tant que personnes, qui sont en cause, ils sont même désormais parmi les victimes les plus remarquables de l'école, victimes des mécanismes de définition monopolistique de l'enseignement qui, de nature hiérarchique, ont fait des enseignants des éternels assistés, jamais à la hauteur, dépourvus de la confiance en leur capacité d'apprendre à d'autres : exercer ce droit fondamental, cela se mérite et se vérifie désormais.
Je ne voudrais pour exemple de cette crise désormais avérée que l'affaire du voile. Je n'ai pas ici à entrer dans la question du bien fondé ou non de l'interdiction. Je veux souligner que le fait même que cette question se pose traduit un autre fait : l'école, la classe ne peuvent plus être pensées comme des lieux dont la force leur permettrait d'accueillir l'hétérogène, des jeunes venus de tous les milieux sociaux et culturels, et de les réunir dans une communauté d'apprentissage. C'est bien plutôt un lieu qui a besoin d'être protégé, qui pose le problème de l'exclusion de ce qui s'affirme comme hétérogène.
Je voudrais en venir, maintenant, aux propositions d'Ivan Illich. Je n'en dresserai pas le tableau. Qu'il suffise de dire que ces propositions semblent avoir quelque chose de visionnaire, comme si elles anticipaient l'Internet qui semble être l'instrument privilégié des pratiques de connection et de partage qu'elles mettent en scène. Il est frappant d'ailleurs qu'Ivan Illich donne, dès son époque, un rôle crucial aux ordinateurs, susceptibles de connecter demandeurs et proposeurs de savoir. Et les moteurs de recherche sur Internet font en effet exister un gigantesque réseau d'échange de savoirs, diplômés ou non. Ce qui crée des rapports nouveaux, ce dont peuvent témoigner par exemple les médecins, confrontés aujourd'hui, pour le meilleur et pour le pire, à des patients qui contrôlent et discutent tant leurs diagnostics que leurs prescriptions.

Une société sans école ?
Mais il ne s'agit pas seulement de devenir "amateurs" : les possibilités d'auto-formation à l'usage des instruments informatiques mis en ligne ont permis à une génération d'amateurs de se passer effectivement de diplômes et de devenir les producteurs des possibilités de recours au Net qui prolifèrent aujourd'hui. D'une manière ou d'une autre, les enseignants ont de fait perdu leur monopole, et s'ils veulent faire valoir l'idée qu'ils resteraient néanmoins les irremplaçables sources d'un esprit critique indispensable au bon usage d'Internet, leur formation va devoir connaître une transformation drastique. De ce point de vue, on peut bel et bien comparer la mutation à venir des régimes de savoir et de transmission à celle qui a suivi l'invention de l'imprimerie. Je rappellerai que l'imprimerie n'est pas seulement indissociable de la Réforme protestante, mais aussi de la naissance des sciences dites modernes et, de manière plus générale, de toutes les significations modernes attachées tant au personnage de l'auteur qu'au public auquel s'adresse cet auteur.
Pourtant, malgré cette dimension visionnaire, les propositions d'Ivan Illich portant sur ce qui en anglais se disait "Deschooling Society", ne me convainquent pas vraiment. Plus précisément, elles me semblent présupposer une société réconciliée, dont elles montrent alors que l'institution scolaire monopolistique n'y aurait pas sa place.
Les exemples que je viens de citer ont pour trait commun de concerner des personnes se sentant habilitées à chercher ce dont elles ont besoin sur le Net, c'est-à-­dire bénéficiant d'un rapport positif aux possibilités de savoir. Or, savoir ce dont on a besoin, avoir confiance dans ses possibilités de le définir et de l'acquérir, c'est précisément le trait commun sur lequel nous ne pouvons tabler aujourd'hui, ou plus précisément qui, si nous tablons sur lui, deviendra l'instrument de la plus impitoyable des sélections. De fait, c'est ce chemin sélectif qui pourrait bien mener à la fin de l'école au sens où celle-ci donnait accès à des qualifications sur le marché du travail : on peut prévoir la commercialisation sur le Net d'enseignements programmés destinés à permettre à ceux qui sont "motivés" de construire les compétences, et aussi les loyautés, demandées par des sociétés privées. Il s'agira alors d'une privatisation des voies d'accès à un emploi devenu encore plus sélectif, et qui prétendra ne pas se satisfaire de la garantie attachée aux diplômes publics afin de faire de l'(auto)-formation une ressource payante et donc raréfiée.
Illich est un penseur d'avant la mise en rareté de l'emploi et la définition active des jeunes comme consommateurs par excellence. Je ne suis pas sûre que ses propositions puissent susciter l'appétit de ceux et celles dont le premier problème, ce qui les désespère, est le composé assez désespérant en effet de sentiment d'impuissance, de cynisme, de désintérêt et de revendication du droit à consommer que fabrique notre société. Le Net prépare sans doute au monde en réseau dont nous entretiennent les futurologues, mais on se préoccupe fort peu du type d'appétit, de force, de confiance en soi et dans les autres que réclame un tel monde.

Recréer un appétit du possible
C'est pourquoi il me semble qu'il convient ici de spéculer, c'est-à-dire de tenter de recréer un sens des possibles, un appétit du possible contre la conviction triste que le diagnostic d'Illich est à ce point confirmé que la voie qu'il proposait est bloquée.
On accuse souvent la spéculation de produire des utopies. Mais il y a différents types d'utopies, et je dirais que, aujourd'hui, les idées d'Illich sur l'auto-formation, sont en risque de communiquer avec une utopie scolaire mensongère, dont les élèves savent le caractère mensonger. Rappelons-nous de ce qu'Illich disait des "écoles libérées" de son époque : elles "rêvent la 'pacification' de la génération nouvelle 'à l'intérieur d'enclaves spécialement aménagées, afin de la convaincre de poursuivre les mêmes rêves que ses aînés"[p. II4].
Ces rêves, la génération nouvelle sait désormais que la société où ils vivent les définit comme obsolètes, et elle sait aussi que le "vrai monde", celui du "dehors", n'a rien à voir avec les idéaux pédagogiques censés mettre "au milieu" "l'enfant", avec sa singularité, ses goûts et aptitudes particuliers. Les élèves d'aujourd'hui savent parfaitement que, dans notre société, ils ne seront pas "au milieu", ils peuvent, lorsqu'ils sont bien lunés, se plier aux rêves de leurs enseignants, accepter d' auto­construire" les savoirs demandés, mais ils savent aussi qu'il s'agit d'un "faire comme si" qui demande leur bonne volonté, c'est -à -dire leur soumission : malheur à ceux qui n'ont pas les moyens culturels et sociaux de savoir qu'il est de leur intérêt de "faire plaisir au prof", de le rassurer, d'accepter de jouer le jeu dans l'enclave des micro-mondes pédagogiques.
Ma spéculation a pour point de départ le droit fondamental affirmé par Illich, le droit d'apprendre ce que l'on a appris, et il s'agit de le reprendre sur un mode qui ne communique pas avec une société réconciliée, qui ne suppose pas des élèves une force sur laquelle, dans le monde éminemment malsain, empoisonnant qui est le nôtre, on ne peut plus compter. La question qui me fait penser est celle de la fabrique de cette force, au plus loin du mot d'ordre contemporain selon lequel on apprend "seul", à partir de qui on est. L'école, la classe sont des lieux collectifs, les savoirs qui y sont transmis sont issus de production collective, la force qu'il s'agit de penser est la force dont peut être capable un collectif.
Utopie, dira-t-on, mais utopie qui a eu, dans le passé, un début de réalisation. En 1976 a été publié un numéro de la revue Recherches dû à Anne Querrien, sous le titre L'ensaignement (2). Alors que les propositions d'Illich m'avaient laissées un peu froide, ce qu'Anne Querrien racontait, l'histoire de l'école mutuelle ne m'a jamais quittée, et me permet d'accueillir avec appétit un monde où, en tout état de cause, ce qu'a créé l'imprimerie, la différenciation entre l'auteur qui propose, et le public qui prend connaissance, et dont, parfois, émergera un nouvel auteur, est vouée à disparaître. Un monde qui pose le défi effectivement politique d'une pratique de l'intelligence collective qu'aucun dispositif technique comme tel ne peut suffire à créer.

Une école mutuelle
L'école mutuelle, dans la France de la Restauration, au début du dix-neuvième siècle, était une école pour pauvres, un instituteur pour soixante ou quatre-vingts élèves, ou plus encore, et des élèves, qui plus est, de tous les âges. En d'autres termes, il s'agissait d'un enseignement "de masse", doté d'un minimum de moyens, adressé à des enfants qu'il s'agissait de sortir de la rue et à qui il s'agissait de donner un savoir minimal conforme à leur classe sociale : lire, écrire, compter - un socle de compétences, comme on dirait aujourd'hui.
Bien sûr, prendre l'exemple d'une école sans moyens en cette période où l'on dénonce le sous-financement scolaire peut sembler politiquement incorrect. Mais penser avec Illich, qui affirmait déjà que l'école monopolistique exigerait sans cesse plus de moyens, pour un résultat toujours plus décevant, impose de prendre ce risque. Il ne s'agit pas de renoncer à revendiquer, mais de cesser de rêver les utopies progressistes d'une école qui aurait les moyens de respecter "chaque" enfant, dans sa merveilleuse particularité, au sein d'une société où, par la suite, ils devront apprendre les lois impitoyables de la compétition de chacun contre tous.
L'école mutuelle a été fermée, et d'après un débat parlementaire rapporté par Querrien, elle l'a été parce qu'on lui reprochait deux choses. D'abord, les élèves apprenaient en quelque trois ans le curriculum prévu pour six. Or, c'étaient des pauvres, à maintenir hors de la rue, et il n'était pas question de les initier à des savoirs qui n'étaient pas de leur classe. D'autre part, les élèves apprenaient effectivement, au sens de la compétence, mais ce qu'ils n'apprenaient pas était le respect du savoir. Et Anne Querrien remarque que beaucoup des organisateurs du mouvement ouvrier ont en effet été issus de l'école mutuelle, où ils n'avaient pas seulement appris à lire, à écrire, à compter, mais aussi à se faire confiance en eux-­mêmes et en leurs camarades. En d'autres termes, pour paraphraser Illich, certains de ceux qui sont issus des écoles mutuelles ont osé rêver leur propre rêve, non ceux de leurs aînés, et ont su, pour les faire exister, affronter un monde qui leur assignait un destin de soumission.
Voici donc une école qui aurait été supprimée pour cause de réussite ! On peut le comprendre si l'on se rend compte que cette réussite tenait à la non soumission au postulat qui, selon Illich, définit l'école, postulat selon lequel apprendre à quelqu'un exige d'être diplômé. Non soumission involontaire, c'était une école pour pauvres, mais non soumission effective. Chaque élève, lorsqu'il avait compris quelque chose, l'expliquait à d'autres. Dans un article paru en 1818 dans le journal Le Moniteur, on lit "Chaque élève est toujours à sa vraie place; les classes se suivent, se tiennent par la main plutôt qu'elles ne sont séparées. Il y a plus, et dans chaque classe ou sous-division, l'élève est constamment situé au degré dont il s'est actuellement montré capable; de la sorte, l'avantage unique de l'enseignement individuel se trouve conservé et reproduit tout entier au sein d'une masse considérable. Chacun est aussi actif et plus actif même que s'il était tout seul. (. .. ) En dirigeant, ils se rendent compte à eux-mêmes de ce qu'ils ont appris, c'est-à-dire exécutent réellement l'exercice nécessaire pour bien savoir. Tour à tour élèves et répétiteurs, ils ne font que transmettre ce qu'ils ont reçu, indiquer ce qu'ils ont tenté eux-mêmes avec succès. La portion la plus difficile, la plus délicate, la plus ignorée, du rôle de l'instituteur; je veux dire la bonne direction des facultés, s'accomplit en quelque sorte toute seule pour cet exercice toujours régulier, progressif, dans lequel l'attention des enfants est entretenue; l'émulation, la sympathie imitative s'accroissent par une classification plus vraie, qui rapproche mieux les analogies et gradue mieux l'échelle à gravir" (cité dans Querrien).
Il ne s'agit pas de faire de l'école mutuelle un modèle à suivre, mais bien d'apprendre à partir de cette réussite contingente, puisque produite sans avoir été recherchée, que du contraire : la solidarité entre la force d'apprendre et une définition de la classe affirmant l'hétérogénéité comme une ressource, non comme un obstacle ou une difficulté. Ce qui signifie que, au lieu de poursuivre l'idéal d'homogénéité correspondant à la "classe d'âge", le fonctionnement de l'école mutuelle a besoin des différences pour donner à chacun l'occasion de donner et de recevoir. Et cela sans le moindre respect pour la pédagogie, pour la bonne manière d'enseigner. L'enseignant ne peut être partout, ne peut tout contrôler, il doit faire confiance en ce qui seul importe : ce moment où l'on se sent habilité à transmettre à un autre, c'est-à-dire à actualiser une compétence que nul, par la suite, ne pourra mettre en question.
Pour une classe hétérogène de ce genre, l'échec est difficile à concevoir, car le fait de "ne pas comprendre" constitue un défi important pour tous, demandant imagination et coopération. Et une telle classe fait également exister ce qu'Illich demandait, que la compétence vérifiable soit activement dissociée de la manière dont elle a été acquise. Car le groupe hétérogène, s'activant en tant qu'hétérogène, est également un groupe opaque à toute consigne quant à la "bonne manière" d'apprendre. La réussite même du groupe, la création d'une force qui habilite ceux et celles qui en font partie à occuper tous les sens du mot "apprenant" se traduit par l'impossibilité d'observer les individus sur le mode objectif que permet l'idéal d'homogénéité. Et la dynamique d'ensemble, celle d'une classe qui cesse d'en être une au sens où le terme même de classe désigne la conformité à un critère commun, s'oppose activement à la possibilité d'une évaluation "objective" de chaque individu, c'est-à-dire aussi à la possibilité de définir un individu abstrait, évaluable isolément.
Il est possible que l'image de l'école mutuelle livrée par Anne Querrien soit un peu idéalisée, mais cette image me parle et suscite mon appétit. Peut-être cet appétit vient-il de mes souvenirs d'ennui profond, ennui de bonne élève qui avait appris à se taire parce que ce en quoi elle différait ne pouvait jouer aucun rôle dans une classe définie par un idéal d'homogénéité désignant tant ceux et celles qui traînent que ceux et celles qui vont trop vite comme un problème, un écart à l'idéal. Ennui dont je retrouve le goût lorsque je lis les instructions pédagogiques visant à créer des situations de problèmes où les élèves travaillent en groupe. Là aussi, ceux et celles qui auront compris que le problème cache une matière scolaire s'ennuieront, et ceux et celles qui ne trouveront pas le problème intéressant lâcheront. Et dans tous les cas, la bonne volonté affichée pour le problème sera toujours en risque d'être factice, correspondant à la facticité d'un lieu où il convient de faire "comme si", d'accepter les règles du jeu défini par l'enseignant.
Proposer l'exemple de l'école mutuelle est, je l'ai souligné, une spéculation, mais c'est aussi une manière de prolonger la pensée d'Ivan Illich là où elle m'a le plus touchée, dans l'affirmation du droit fondamental de transmettre ce que l'on a appris, droit que nie l'idéal de l'homogénéité supposée de la classe, droit dont les enseignants eux-mêmes, désormais définis comme soumis aux instructions des pédagogues ministériels, sont aujourd'hui dépouillés. Et c'est aussi poser le problème de cet idéal d'homogénéité qui permet une telle expropriation en cascade. Ne rappelle-t-il pas l'idéal de la "clinique" décrite par Foucault : tous les malades réunis dans un lieu aseptisé, soumis au même traitement, c'est-à-dire rendus comparables de manière à nourrir le savoir médical ? On rejoint ici la thèse d'Illich selon laquelle l'école semble chargée d'un processus de "naturalisation" faisant accéder les enfants au statut de "citoyens". Le savoir pédagogique serait alors bel et bien analogue au savoir médical, définissant l'apprentissage à la manière d'une guérison, c'est-à-dire définissant le milieu naturel des enfants comme ce dont ils doivent guérir (3).
Les définitions contribuent toujours, lorsqu'il s'agit des humains, à produire ce qu'elles définissent. Confrontés au choix entre le "milieu scolaire" et leur milieu de vie, bien des élèves aujourd'hui semblent devenus capables de déchiffrer le caractère factice du premier, et son incapacité à tenir ses anciennes promesses méritocratiques - si tu acceptes nos règles les portes de l'avenir s'ouvriront devant toi. Mais ils sont alors produits par le contre­choix forcé qui leur reste, adhérer à ce qu'ils savent être défini comme "malsain". Adhérer au désespoir. 


(1) Les pages citées renvoient à l'édition Points Essais n°117, Paris, Seuil.
(2) Une retombée heureuse du colloque lllich est la réédition de ce texte, sous le titre 'L'ensorcellement scolaire, aux éditions des "Empêcheurs de penser en rond" cet automne 2005.
(3) Pour une toute autre conception du rapport entre école et "milieu naturel", voir Deborah Meier, The Power of their Ideas, Lessons for America from a Small School in Harlem. Boston. Beacon Press. 1995. Ce livre suscite un appétit quelque peu analogue, quoi que pour d'autres raisons, au récit d'Anne Querrien.

Isabelle Stengers - Philosophe, chargée de cours à l'Université libre de Bruxelles
Extrait de la revue SILENCE n° 330 - Décembre 2005. Ce texte est lui-même extrait du compte-rendu du colloque organisé par le Grappe, Groupe de réflexion et d'action pour une politique écologique, "Quel monde voulons-nous pour demain" de novembre 2004, et dont les actes ont été publiés sous le titre "Penser et agir avec Ivan Illich, balises pour l'après-développement" aux éditions Couleur livres CE-Charleroi et Chroniques Sociales CF-Lyon.

dimanche 3 mars 2013

Maisons d'ailleurs racontées aux enfants d'ici (livre)



Voici un tour du monde des habitats traditionnels : igloos, tentes touareg, maisons troglodytes, huttes en bouse de vache, yourtes ou encore maisons-bateaux… L’objectif de ce livre est de présenter les différents types de maisons construites encore aujourd’hui selon des techniques et avec des matériaux traditionnels. Et de comprendre les modes de vie qui y sont associés. Dans ces maisons surprenantes, où l'on n'accumule rien, pas d’autre choix que d’utiliser les matériaux à disposition.Caroline Laffon adopte une progression thématique en 6 grands chapitres :– Avec quoi construit-on une maison ? Les matériaux et les techniques utilisés (maison en feuillage huttes en boue, igloo)– Où la construire ? (sur pilotis, à même la falaise, dans le désert, sur une île)– Construire pour se protéger de qui ? Des intrus, animaux ou humains (cabanes dans les arbres pour se protéger des bêtes, villages fortifiés en Afghanistan)– Que fait-on dans les différentes pièces de la maison ? (pièce de naissance, chambre, cuisine, décors, utilité des portes)- Comment célèbre-t-on la maison ? (cérémonies chaman en Asie)– Quelle est la place de chacun dans la maison, comment chacun y vit-il ? (campement bédouin, la place des animaux, plantes d’intérieur)– Peut-on se déplacer avec sa maison ? Quand les maisons deviennent mobiles (campement Nenet, maison-bateau, yourte)L’auteur varie les points de vue, les angles d’attaque : en procédant par focus sur un peuple spécifique, en expliquant la construction et son résultat (avant-après), en donnant à voir des scènes de vie quotidienne, des scènes intérieures ou des vues plus générales, en respectant une alternance géographique pour explorer toutes les régions du globe, en rapprochant si possible les civilisations qui adoptent des habitats similaires. Chine, Sahara, Amazonie, Groenland et Kenya, autant d’horizons et d’habitants qui ont imaginé des moyens pour se protéger de la nature, des dieux et des hommes. Un sujet vaste et passionnant qui entraîne le lecteur dans une exploration ethnologique, culturelle et architecturale. Les maisons d’ailleurs racontées aux enfants d’ici.

Biographie de l'auteur
Caroline Laffon est auteur de films documentaires et de nombreux livres sur les différentes cultures du monde, dont Les Enfants d'ailleurs racontés aux enfants d'ici. Frédéric Malenfer réalise des carnets de voyage. II a illustré Les Fêtes d'Ailleurs et Le Grand Nord raconté aux enfants.

Caroline Laffon, Maisons d'ailleurs : Racontées aux enfants d'ici. 2009. Ed. De La Martinière Jeunesse


samedi 2 mars 2013

Les beaux jours de Summerhill


 
Une enquête de Marion Van Renterghem.
Dans l'euphorie libertaire de l'après-68, l'école autogérée fondée par l'Ecossais Alexander S. Neill a enflammé les imaginations et nourri les discussions pédagogiques. Le débat qu'elle a contribué à lancer sur les « droits de l'enfant » est loin d'être clos.

Mis à jour le lundi 21 février 2000 - Le Monde

Tout baba-cool, anarchiste, gauchiste ou « crypto » qui se respecte l'a eu, à un moment ou à un autre, dans sa bibliothèque. Trente ans plus tard, il est rare que ce best-seller mythique ait résisté au ménage des étagères, mais personne n'évoque les Libres enfants de Summerhill sans esquisser un sourire attendri. On y lit l'expérience de l'Ecossais Alexander S. Neill, directeur de l'école anti-autoritaire de Summerhill, qu'il fonda en 1921, en Allemagne, avant de lui trouver sa place définitive dans un coin perdu de la région anglaise du Suffolk. De réputation internationale, l'école était restée longtemps l'objet d'observation privilégié d'une communauté de francs-tireurs. Lorsque le livre de Neill paraît en France, en 1970, dix ans après une première publication à New York, un an avant celle d' Une société sans école, d'Ivan Illich (Seuil), qui met aussi en question le rapport traditionnel à l'autorité, l'époque est mûre : il tombe à pic dans l'euphorie libertaire de l'après-68.

On se réjouit d'imaginer la caricature qu'aurait pu faire de Summerhill le romancier Michel Houellebecq comme il l'a faite, dans Les Particules élémentaires, de ce camp de naturistes posthippies où les vacanciers passent leurs journées à hésiter nonchalamment entre l'atelier philosophique ou le bain collectif, tout nus dans la piscine. A Summerhill, décrit Neill, les pensionnaires âgés de cinq à seize ans sont libres d'aller aux cours ou de ne pas y aller. Enfants et adultes vont à la piscine ensemble - tout nus, si ça leur dit. Personne n'interdit d'insulter les professeurs ou de les embrasser, de faire des cabanes ou du vélo plutôt que des mathématiques. La sexualité n'est pas un tabou. Les règles de l'établissement sont votées au cours d'assemblées générales hebdomadaires où le suffrage de chaque élève, quel que soit son âge, a le même poids que celui d'un adulte ou du directeur. « Ouah, super ! », s'exclament tous les enfants à qui l'on conte cette merveilleuse histoire.

Mais, depuis quelques années, Summerhill bat de l'aile. Les inspecteurs de l'éducation nationale britannique s'obstinent à vouloir sa peau. Par un amusant retournement politique, c'est le gouvernement travailliste au pouvoir qui s'acharne contre cette école délibérément progressiste, au nom du combat prioritaire que livrent Tony Blair et son ministre de l'éducation, David Blunkett, pour améliorer un système scolaire déjà très critiqué. Et ce sont les conservateurs qui se font ses plus ardents défenseurs, au nom de leur lutte pour le maintien de l'enseignement libre. En mai 1999, une journaliste du Times s'indignait du « zèle puritain » d'un gouvernement soudain « hystériquement dictatorial », prêt à payer à prix d'or « des hordes d'inspecteurs » et pour qui Summerhill sert de bouc émissaire à ses propres échecs en matière d'éducation. « Selon quel principe, écrit-elle, usons-nous d'un marteau-piqueur pour écraser cette petite noix ? »

Trente ans plus tôt, le débat n'était pas posé en ces termes. Contre une éducation rigide et moralisatrice, l'exemple de l'école autogérée de Summerhill enflammait l'imagination et les débats pédagogiques des contestataires venus du gauchisme non jacobin ou des « désirants » subversifs de l'ultra-gauche. Paru dans la collection pédagogique « Textes à l'appui » de Maspero, l'éditeur-symbole de l'engagement gauchiste, Libres enfants de Summerhill ne quitte pas la tête des meilleures ventes tout au long des années 70 et avoisine les 400 000 exemplaires en dix ans. « Inutile de préciser que ça a été le succès historique de la maison... Les ventes, chez nous, c'était rarement plus de 2 000 », se souvient François Maspero, tout en avouant n'avoir publié le manuscrit qu'avec un entrain modéré.

Micheline Laguilhomie, la traductrice, à qui Summerhill a rapporté de quoi vivre pendant dix ans, comme elle le raconte joyeusement, s'était pourtant vu refuser le texte (déjà publié en vingt langues) partout où elle l'avait proposé. En France, la presse généraliste ne salue pas immédiatement la parution du livre. Quelques voix s'enflamment : Jacques Bens dans La Quinzaine littéraire, Madeleine Chapsal dans L'Express : « Pourquoi, écrit celle-ci, une expérience aussi positive, aussi nécessaire (...) est-elle si rare ? » Le bourdonnement le plus spectaculaire a lieu dans les librairies d'extrême gauche, telles, à Paris, Parallèle ou La joie de lire, la librairie de Maspero où l'on vendait généralement 10 % du tirage des ouvrages de la maison d'édition. « Mais ceux qui m'ont le plus parlé de Libres enfants de Summerhill , raconte François Maspero, ce sont mes enfants. Ils me sortaient des phrases du livre pour me dire que je les traumatisais. Ce n'est pas moi qui le leur ai donné à lire... »

Laisser toute sa place au désir de l'enfant, tel est le principe fondamental de Summerhill. A l'origine de ce principe, Neill s'inspire d'une sorte de rousseauisme pragmatiste et coloré de la théorie psychanalytique de son ami Wilhelm Reich : présupposer, contre Freud, que la pulsion première de l'enfant est bonne et non agressive. Qu'une fois les conditionnements sociaux écartés, rendus à la liberté de leur désir, les enfants retrouvent nécessairement leur nature positive. Ouvrez la cage, ils seront bons : « Pourquoi l'homme hait-il et s'épuise-t-il en guerres, alors que les animaux ne le font pas ? », s'interroge Neill, qui n'hésite pas à le dire carrément : « Les livres sont ce qui compte le moins à l'école. »
A l'école du bonheur, l'apprentissage est subordonné au désir et le savoir considéré comme sans rapport avec l'épanouissement de l'individu. « Que peuvent nous apporter des discussions sur le français, l'histoire ancienne ou Dieu sait quoi encore », écrit Neill, quand l'essentiel est « l'accomplissement naturel de la vie ? » Mais, précise-t-il, la liberté n'est pas l'anarchie. La soixantaine de pensionnaires de Summerhill constitue une petite communauté démocratique, responsable de ses lois et de leur application. On est libre de sécher tous les cours, pas de perturber le travail des autres. La liberté ainsi apprise est censée consolider le postulat de départ : l'enfant ne fait que ce qu'il désire, et ce qu'il désire faire, il l'accomplit d'autant mieux.
Dans les années qui suivent la parution du livre, Summerhill se met à susciter une telle curiosité que l'école, symbole de la pédagogie anti-autoritaire, devient un lieu de pèlerinage. Hippies ou militants viennent de tous les coins du monde observer ces gamins exemplaires et folkloriques.
Parallèlement, des débats houleux s'enchaînent autour de l'oeuvre éducative d'A. S. Neill. Au point d'en faire à nouveau un livre : Pour ou contre Summerhill (Payot, 1972). On y trouve de tout. Un directeur de l'instruction publique en Californie dit préférer « enrôler [ses] enfants dans un bordel plutôt que de les envoyer à Summerhill » ; un père jésuite voit là « un livre sacré, plein de sagesse, d'amour ».
Etalés sur plusieurs années, les articles de presse de l'époque donnent une idée de la tempête. Par hostilité de principe à l'institution, la gauche d'inspiration libertaire se montre majoritairement favorable à l'expérience, mais les clivages ne sont pas si simples. C'est, par exemple, dans l'hebdomadaire satirico-libertaire Charlie Hebdo, sous la plume d'Isabelle, que l'on trouve la réaction la plus radicale à Summerhill, contre la liberté « illusoire » de ces gamins tenus à l'abri des problèmes du monde : « Chaque fois que je parle d'éducation, je reçois quinze lettres m'enjoignant de lire Summerhill comme on recommanderait le Kama-sutra à une impuissante. (...) Y a du gros boulot à faire pour changer la société, et c'est pas des trop bien dans leur peau, prépsychanalysés, monomaniaques, ramollos unijambistes de la tête, si j'ose dire, comme les anciens enfants de Summerhill qui pourront le faire. »
Que reste-t-il de cet « effet-bombe » ? Par rapport au courant de l'« éducation nouvelle » apparu au tout début du siècle, plus directif que Summerhill et auquel sont rattachés les noms de Montessori, Decroly ou Freinet, « Neill est allé plus loin, explique le directeur de l'Institut national de recherche pédagogique (INRP), Philippe Meirieu. En se référant à la psychanalyse, il n'a pas pris en compte seulement les besoins de l'enfant mais ses désirs ».
Quelques lieux parallèles pour élèves en difficulté et enseignants rebelles à l'institution, tel le lycée expérimental de Saint-Nazaire fondé par un pur « anar », Gabriel Cohn-Bendit, se réclament encore de Summerhill. Plus généralement, ce modèle de l'école alternative a contribué à essaimer une idéologie qui fait son chemin, celle des « droits de l'enfant ». Jean-Pierre Le Goff, dans Mai 68, l'héritage impossible (éd. La Découverte), en dénonce les aspects pervers, y voyant le triomphe d'un « culte de la subjectivité désirante au détriment de la référence au monde commun ». Au-delà de la question pédagogique, le débat lancé par Summerhill sur la prise en compte du désir de l'enfant n'est pas clos. Sur ce point, conclut Philippe Meirieu, « Neill a gagné ».

Bibliographie
- Libres enfants de Summerhill, d'A. S. Neill. Hart Publishing (New York), 1960 ; Maspero, 1970, coll. « Textes à l'appui » dirigée par Fernand Oury, Aïda Vasquez et Emile Copfermann.Préface de Maud Mannoni. Rééd. Gallimard, « Folio essais » n°4.
- La Liberté, pas l'anarchie, d'A. S. Neill (suivi de : « A propos de Summerhill », de Bruno Bettelheim). Hart Publishing (New York) 1966, Payot, « Petite bibliothèque », 1970.
- Neill ! Neill ! Peau de mandarine !, d'A. S. Neill(autobiographie). Hart Publishing (New York) 1972, Hachette, 1980.
- Pour ou contre Summerhill (dossier). Hart Publishing (New York), 1970, Payot, « Petite bibliothèque », 1972.
- Voir aussi le documentaire télévisé de Bernard Kleindienst, Les Enfants de Summerhill (Prod. Les Films de l'Interstice).

samedi 23 février 2013

How kids can teach themselves (vidéo)



Sugata Mitra is Professor of Educational Technology at Newcastle University. He presents about "Outdoctrination: Society, Children, Technology and Self Organisation in Education" at the LIFT07 conference in Geneva, Switzerland, on Thursday, February 8, 20007.

Sous-titres en français (et autres langues) sur le site de TED.com
"Nous avons constaté que des enfants de six à 13 ans peuvent s'auto-instruire dans un environnement connecté, indépendamment de tout ce que nous pourrions mesurer. Donc, si ils ont accès à l'ordinateur, ils s'enseignent eux-mêmes, y compris l'intelligence. Je ne pouvais pas trouver une seule corrélation avec quoi que ce soit, mais il fallait que ça se passe en groupes. Et c'est peut-être d'un grand intérêt pour ce groupe car vous parlez tous de groupes. Donc, ici, c'est la puissance de ce que ce groupe d'enfants peut faire si vous supprimez l'intervention d'un adulte."


vendredi 22 février 2013

Autisme : comment mieux scolariser les enfants ?




Depuis 2005, l'Éducation nationale est censée accueillir en milieu dit "ordinaire" tous les enfants handicapés. Mais cette obligation suscite des réticences et des incompréhensions pour certains handicaps comme l'autisme.

C'est ce que montre Autisme : Donner la parole aux parests, le livre que publient aux Editions Les liens qui libèrent les psychiatres et psychanalystes Marie et Claude Allione.

Présentation du livre par l'éditeur :
Le débat est très vif aujourd'hui autour des soins apportés à l'autisme. Pour ou contre la psychanalyse, pour ou contre les thérapies comportementales, pour ou contre certaines méthodes venues des États-Unis. Au-delà des idées toutes faites, ce livre donne la parole aux parents d'enfants, d'adolescents et d'adultes autistes, à tous ceux que l'on n'entend presque jamais, mais qui représentent une très large majorité. Témoignages passionnants, émouvants et presque toujours empreints d'une grande sagesse sur ce qu'ils vivent : l'annonce du diagnostic, la culpabilisation des mères, les méthodes thérapeutiques, la scolarisation des enfants, la validité des structures de soins, les problèmes qui se posent lorsque l'enfant devient adulte.

Ce livre, loin d'opposer les formes différentes de soins et d'éducation, montre à l'inverse leur indispensable complémentarité en tenant compte de toutes les avancées et de toutes les interrogations actuelles sur cette pathologie très polymorphe.

vendredi 1 février 2013

Le Cerveau d'Hugo + débat (video)



Hugo est une énigme vivante. Si vous le croisez dans la rue, vous penserez qu’il est un simple d’esprit. Pourtant, il est d’une intelligence remarquable, c’est même un génie dans son domaine, le piano. Hugo est né avec un handicap étrange et mystérieux : l’autisme.


Sur le site de France 2, des témoignages inédits.

Sur Asperger Aide, un guide pédagogique complet.

mercredi 30 janvier 2013

L'éducation buissonnière : L'Ecole a-t-elle à apprendre des activités électives des jeunes ?



L'Ecole n'a pas le monopole de l'éducation. Alors que certains enseignants réfutent le terme "éducateur", l'ouvrage d'Anne Barrère (Paris Descartes) fait le point sur les activités choisies par les adolescents. Sport, danse, musique et surtout ordinateur et Internet, ces activités contribuent à façonner les jeunes. Même s'ils restent sous influence des industries culturelles, les jeunes, selon Anne Barrère, n'en sont pas esclaves. Ces activités forgent leur caractère, estime-t-elle, en conclusion d'un ouvrage qui jette un regard positif sur la jeunesse.

"L'éducation buissonnière" part d'une hypothèse, vérifiée par Anne Barrère : les activités électives des adolescents participent fortement de leur éducation. Basé sur des entretiens individuels et de groupe avec des élèves de 3ème et de terminale, l'ouvrage part à la découverte de ces activités et leur donne du sens. Ces activités sont parfois encadrées, parfois informelles, parfois partagées avec les copains, parfois solitaires. A Barrère montre le zapping entre activités et l'explique par trois notions clés pour comprendre les adolescents : la recherche d'intensité, un rapport un peu obsessionnel à la dépendance, et la quête éternelle de sa singularité.

Ainsi nos ados savent se sauvegarder des excès de façon beaucoup plus efficace que ce que les parents et les enseignants peuvent craindre. En tous cas ils ont en permanence l'idée de ne pas y succomber et gèrent leurs excès, sur Internet par exemple, de façon assez fine. Car ce que recherchent vraiment ces ados c'est l'intensité. Ils acceptent beaucoup de choses, y compris des adultes tyranniques, pourvu qu'ils leur permettent d'être "à fond" dans leur activité. C'est cette oscillation entre excès et intensité qui est particulièrement éducative pour ces jeunes. C'est là qu'ils façonnent leur caractère. C'est aussi leur point faible tant il est difficile de maintenir l'intensité longtemps.

Et puis il y a le numérique. Il est modéré par les jeunes de façon plus consciente qu'on ne le craindrait. D'un coté il enferme cette génération dans les schémas des industries culturelles, de l'autre il leur ouvre de nouveaux espaces et de nouvelles façons de grandir. Il contribue aussi à leur construction indépendamment de l'école et des parents et ça c'est peut-être nouveau.

L'école justement a-t-elle à apprendre de cette éducation buissonnière ? Anne Barrère pense que oui. Pour elle ces activités sont "la seule culture gratuite" des ados à une époque où l'Ecole est perçue avant tout comme utilitaire. Elle invite aussi l'école à utiliser ce goût de l'intensité que possèdent les ados pour poser des défis aux élèves. Enfin elle pose la question de l'utilisation de la démarche essai / erreur si propre aux jeunes de la civilisation numérique. L'ouvrage se termine sur une vision de la jeunesse qui est loin d'être pessimiste. "Ils ne s'en sortent pas si mal", des contradictions et des demandes de la société.

Anne Barrère : "Les jeunes sont confrontés par cette culture de masse à des épreuves"

Quand on pense aux adolescents on a souvent l'image d'une génération aliénée par les industries culturelles. Et vous parlez "d'activités électives". Pire encore, vous dites que celles-ci sont "la seule culture gratuite" qu'ils connaissent. Mais la culture n'est ce pas l'affaire de l'Ecole ?

Je parle d'activités électives au sens où, avec beaucoup de chercheurs je remarque que les adolescents ont conquis un droit à une certaine autonomie culturelle depuis les années 1970. Ces activités sont souvent au départ influencées par des adultes. Mais, en grandissant, ils revendiquent ces choix. L'idée d'une aliénation culturelle des jeunes, souvent portée par le monde de l'école, ne rend pas compte de ce qui passe concrètement dans les consommations et pratiques juvéniles, des différences dans la réception, des choix.  Elle donne l’idée trop simple d’une soumission et d’une manipulation globale, dans un domaine où les adolescents sont aussi très avertis et critiques.. Sur la culture gratuite, il y a une sorte de renversement dont est responsable l'Ecole. Etant donnés les enjeux sociaux énormes que porte l'Ecole depuis la massification, la culture scolaire est principalement associée à la réussite et à la trajectoire sociale. Elle y perd un peu d’une gratuité que conserve une sphère extra scolaire qui ne sert pas de manière aussi structurée.

Vous donnez une valeur formative à ces activités. Dans quel domaine ? De quelles activités s'agit-il ? Que font-ils ces ados ?

Je donne une valeur formative à ces activités en ne prenant pas le mot "éducation" au sens d'instruction ou de compétences ou même de socialisation. Je le prends au sens du caractère, de formation de l'individu. En raison de la place de choix qu'elles tiennent dans leur vie. Et aussi parce qu'elles ne sont pas placées sous le seul signe de l'hédonisme ou du divertissement généralisé comme elles sont souvent vues par les adultes. Elles sont aussi une sphère où les adolescents se construisent par rapport à certaines tensions, la première étant cet excès d'opportunités que les adolescents ont depuis le tournant numérique. Contrairement à l'idée d’un laisser-aller général, les adolescents sont contraints au quotidien de « gérer », c’est leur expression, une multiplicité potentielle d’activités. Ils se confrontent alors à des démesures possibles, opèrent des choix, arrivent à certaines formes de modération, que les adultes ne voient pas toujours. Ils ne voient pas non plus comment ils sont pris dans une tension très forte entre la standardisation de l'offre culturelle en fonction de la mode ou de la pression du groupe et la recherche d'une singularité. Comme me le disait une collégienne, "J'ai envie d'être unique mais tout le monde veut faire comme moi".

Observe-t-on des variations selon le genre ? La classe sociale ?

Il y a évidemment tout un continent d'inégalités potentielles dans cette sphère, qui dans l’enquête, paraissent augmenter avec l'âge. Si les collégiens ont tous beaucoup d'activités sportives et culturelles encadrées, les jeunes de LP ou de section technologique des lycées en ont clairement moins. Dans un collège populaire du Pas-de-Calais l'offre est restreinte, et paraît polarisée sur le foot. Le genre aussi fait des différences même s'il ne faut pas tomber dans la caricature. Les jeux vidéo restent très masculins, mais la recherche de singularité se fait parfois en se démarquant des stéréotypes : c'est la bagarreuse par exemple et le garçon qui sature de jeux vidéos et « décroche » d’Internet.

Ces jeunes semblent vouloir vivre ces activités avec intensité. Est-ce vraiment un trait nouveau pour des ados ?

Effectivement, on peut dire que c'est une caractéristique attribuée depuis toujours à l’adolescence. Ce qui est nouveau sans doute, ce sont les injonctions sociales à l'implication existentielle, à la passion ordinaire, au "vivre fort". Le monde du travail, la publicité, l'art même, sont pleins d'injonctions à cette implication. Si l'adolescence a toujours été un âge intense, la société le valorise aujourd’hui d’une manière inédite. L'autre facteur nouveau, c'est le tournant numérique avec une possibilité d'activités potentiellement illimitées. Cette source d' intensité est plus enveloppante dans la vie quotidienne qu'elle ne l'a jamais été pour les adolescents.

Parmi les activités, le numérique s'impose. Dans quelle mesure les jeunes en dépendent-ils ? Quel impact a-t-il sur leur sociabilité ?

Dans une phase de l'enquête j'ai soumis aux jeunes l'hypothèse qu'Internet les isolait des vrais contacts, les éloignait de la vie sociale. Ils sont en total désaccord et ont répondu que ça créée au moins autant d'autre sociabilité que ça isole. Effectivement, certains décrivent des enfermements ou des excès périodiques, mais pour beaucoup d'autres Internet ouvre d'autres perspectives. Le discours adulte sur le numérique est d'ailleurs en partie inaudible car les jeunes s'expriment eux-mêmes tout le temps en terme de risque d’addiction. Ils sont critiques voire marginalisent presque ceux d'entre eux qu'ils disent addictifs au numérique, ils les condamnent eux mêmes. Et puis Internet transforme la sociabilité. On a une subtile dialectique entre sociabilité réelle et virtuelle. Cela ouvre sur des jeux sur l'authenticité, la sincérité des relations. Enfin, sur les réseaux sociaux ils rencontrent aussi des adultes, d’une manière inédite. Un jeune lycéen par exemple dirigeait un groupe de joueurs dont certains étaient bien plus âgés que lui.  

Au carrefour de l'intensité, de l'accro et du numérique, le jeu vidéo tient-il une part particulière dans la vie de ces jeunes ? Les transforme-t-il ?

Difficile de répondre. Mais il me semble que les jeux vidéos sont une sorte d'univers matriciel pour les garçons au collège. Ils perdent cette fonction en avançant en âge. Tous les collégiens font énormément de jeux vidéos, les filles nettement moins. Mais ça se diversifie au lycée. Ils se connectent autant en nombre d'heures mais pour autre chose. En même temps, un jeu peut accompagner toute une scolarité en fonction des scores et des changements de plateforme. L'aspect compétition ludique, l'aspect fatiguant rapproche le jeu du modèle du sport. Et puis il y a l'emprise sur le temps, cette expérience très particulière de ne plus s’apercevoir que le temps passe, tant on est pris par le jeu. Cette expérience particulière est un défi pour les autres activités. Mais pas de caricature, les adolescents décrivent aussi des moments où ils s'ennuient avec les jeux. Il n’y a pas que des moments intenses.

Pourquoi l'Ecole devrait-elle s'intéresser à ces activités électives ?

L'Ecole ne peut que s’y intéresser parce que, pour emprunter une expression de Marcel Gauchet, "ce sont les conditions ordinaires de l'éducation". D’ailleurs,  elle s’y intéresse dans la mesure où elle se sent très souvent menacée, voire envahie par ces activités et par une forme de culture adolescente. De plus, paradoxalement les activités s'organisent en fonction de l'Ecole et sont indissociables d’elle. Elles sont décrites comme un espace de décompression nécessaire après le temps scolaire.

Mais s’y intéresser n’est pas s'y adapter mais comprendre que ces activités posent questions à l'Ecole. L'école doit certainement défendre une partie de sa temporalité lente, cumulative. Mais elle ne peut plus le faire comme si cela allait de soi. Une autre interrogation porte sur les exercices scolaires, qui aujourd’hui ne sont plus vraiment reliés à des préoccupations éducatives. Beaucoup d'enseignants cherchent d'ailleurs des exercices qui font lien entre l'école et la sphère des activités électives. Mais encore une fois, l’enjeu est moins l’importation de ces activités à l’école que le fait de réfléchir à la spécificité de l’école dans cette nouvelle donne culturelle.

Anne Barrère, 2011. L'éducation buissonnière. Quand les adolescents se forment par eux-mêmes. Ed. Armand Colin. 228p.

mardi 29 janvier 2013

« Comment l’élève apprend », conférence de Daniel Favre



Conférence « Comment l’élève apprend » de Daniel Favre, Docteur en neurosciences et professeur en sciences de l’éducation à l’université de Montpellier 2, faite lors du séminaire des inspecteurs de l’académie de Versailles le jeudi 18 novembre 2010 à l’auditorium de l’Internat d’excellence de Marly-le-Roi.

Docteur d’État en neurosciences et docteur en sciences de l’éducation, Daniel Favre est professeur des universités en Sciences de l’éducation à l’IUFM de l’académie de Montpellier. Spécialiste reconnu des mécanismes cognitifs et affectifs de la violence, il a co-organisé en 1999 à la Villette l’expo « Le désir d’apprendre ». Auteur de Transformer la violence des élèves. Cerveau, motivations et apprentissage, (Dunod, 2007), il vient de publier Cessons de démotiver les élèves. 18 clés pour favoriser l’apprentissage (Dunod, 2010) et apporte l’éclairage des neurosciences sur les mécanismes d’apprentissage.

En ligne,  le document de la conférence, ainsi que divers documents sonores :

- « Comment l’élève apprend » : Ouverture de la conférence par M. Favre
Présentation du contexte de ses recherches en neurosciences et des liens avec le thème de la conférence (16 min.)
- « Comment l’élève apprend » : De la perception… aux motivations
De la perception…..aux motivations, l’éclairage des neurosciences (27 min.)
- « Comment l’élève apprend » : Trois systèmes de motivation
Trois systèmes de motivation, complémentaires ou antagonistes en interaction (9 min. 30)
- « Comment l’élève apprend » : Les motivations et apprentissage
Les motivations qui favorisent l’apprentissage et celles qui s’y opposent (9 min. 30)
- « Comment l’élève apprend » : Stress et Apprentissage par M. Favre
Peut-il y avoir un bon et mauvais stress et quelles relations entretiendraient-ils avec l’apprentissage ? (5 min.)
- « Comment l’élève apprend » : 18 clefs pour favoriser l’apprentissage par M. Favre
 « cessons de démotiver les élèves » , 18 clefs pour favoriser l’apprentissage (8 min.)