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dimanche 23 novembre 2014

Education et empathie


L’empathie est la capacité que nous avons à nous mettre à la place de quelqu’un et à  comprendre ce qu’il ressent. C’est une qualité précieuse, qui permet de développer des aptitudes sociales, que ce soit en famille ou en société. Elle favoriserait une culture de la paix et de la non-violence ; à ce titre, elle doit donc pleinement être intégrée au cœur de l’éducation bienveillante. Il semble que l’empathie soit liée à plusieurs éléments, tels que le respect, les émotions, le vivre ensemble, la solidarité, etc.
Récemment, les neurosciences se sont également penchées sur l’empathie, révélant l’existence de systèmes cérébraux spécifiques, neurones « miroir » ou « résonnant ». Elle est, semble t’il, un besoin fondamental de tout être humain – et pourtant, elle est souvent oubliée dans notre culture, ignorée par l’éducation, qui a privilégié et survalorisé le mental et l’intellect.

A partir de quel âge l’empathie se manifeste t’elle chez l’enfant ?
Elle apparait naturellement chez le tout-petit, elle est en fait inhérente à l’humanité. Selon Serge Tisseron, l’empathie se développe réellement chez le petit enfant entre l’âge de 8 et 12 mois. Elle est alors avant tout émotionnelle : l’enfant ressent les émotions de l’autre. Il comprend les émotions et désire aussi venir en aide. Vers ses 4 ans et demi, apparait l’empathie cognitive, l’enfant est alors capable de se représenter l’état mental de l’autre.

  •  Empathie, approche centrée sur la personne, CNV


Si le psychologue Carl Rogers a mis l’empathie au cœur de sa théorie de l’approche centrée sur la personne, celle-ci est également le moteur de la CNV (communication non violente). Nous évoquions la possibilité de l’écoute active ci-dessus, et il est également important de « parler juste » : comment vais-je exprimer mes émotions ? Je reçois, par l’écoute, et je donne, par l’expression – j’accueille - et tout cela sans jugement : toute émotion est légitime. La colère ou la peur par exemple, comme toute émotion, comme tout état, est non seulement légitime, mais aussi momentanément utile, nécessaire, voire salutaire. L’émotion est l’état qui me permet de répondre à une situation ; l’état émotionnel est le moment de décharge, de libération – nécessaire de cette (sur)charge émotionnelle.

  • Auto-empathie


Comment pourrais-je respecter les autres et leurs émotions, si je ne me respecte pas moi-même ? Comment pourrais-je vivre en bonne intelligence avec les autres si je n’assume pas mes besoins émotionnels ? La première partie de ce cheminement est consacrée à la relation que l’individu entretient avec lui-même : il s’agit de l’auto-empathie. Apprendre à reconnaître, comprendre et gérer mes émotions et mes besoins – être en lien avec moi-même – et ainsi être conscient de ce que je ressens et expérimente (plutôt que de rester inconscient ou vaguement conscient et de se laisser maîtriser par des processus qui nous échappent, ne nous appartiennent pas forcément et qui ne sont dès lors pas choisis, mais subis). Par ailleurs, et c’est notre thème de recherche via une éducation joyeuse : la joie doit toujours être notre boussole.

  • Empathie et culture émotionnelle


Il est important d’encourager une culture de l’intelligence émotionnelle, avec moi-même, en tant que parent, mais aussi avec mes enfants. Je peux d’abord faire ce travail personnellement ; être clair quant à mes émotions et mes besoins, exprimer mes demandes, et poser des questions à mes enfants : « comment te sens-tu ? » est un début. J’écoute activement : ainsi, je suis relié à moi-même et aux autres, dans le moment présent. Il est tout à fait envisageable de pratiquer cette « hygiène de vie » émotionnelle au quotidien, tout comme nous prenons la peine de nous brosser les dents le soir.
Michel Claeys Bouuaert, qui a consacré plusieurs ouvrages à l’éducation émotionnelle (Ed. Le souffle d’or) propose par ailleurs sur son site un guide pratique pour éducateurs et enseignants comprenant des exercices à mettre en pratique avec les plus jeunes[1].

L’empathie est à mon sens fortement liée à cette activité et valorisation de l’intelligence du cœur. Elle relève d’un savoir-être, c’est à dire d’une qualité d’être en processus qui se « travaille » tout au long de la vie. Et parce que nous ne vivons pas (encore) dans une culture de la paix et de la non-violence, il nous faudra sans doute faire un cheminement pour nous défaire de nos conditionnements non-bienveillants, voire violents.
Je précise qu’il ne s’agit pas non plus d’aller vers un autre extrême ; nous ne devons pas quitter la condition de bourreau pour celle de la victime (ou l’inverse) ; de toute évidence, ces deux polarités étant immanquablement liées, nous allons généralement de l’une à l’autre, comme s’il s’agissait des deux faces d’une même pièce. Il s’agit au contraire de quitter ces états et d’adopter une posture de responsabilité.

L’empathie ne signifie pas non plus prendre la responsabilité des émotions ou des besoins de l’autre : elle se met à l’écoute, mais ne se substitue pas ; elle accompagne, sans intrusion, et laisse l’autre libre de lui-même, et donc pleinement responsable. Là réside le respect : de soi et de l’autre, et donc l’empathie.

  • Empathie et responsabilisation


Concrètement, il apparaît clairement que nos enfants ont tendance à reproduire nos propres schémas non résolus. La manière la plus pertinente d’encourager l’empathie chez un enfant est de la pratiquer soi-même et avec eux, au quotidien – car nous savons qu’un discours, même répété, ne laisse que peu de traces. Par ailleurs, nous pouvons encourager et nourrir des valeurs positives à travers des lectures inspirantes par exemple (voir ci-dessous).

Il est vraisemblable qu’une éducation bienveillante et consciente (parentage) encourage tout naturellement l’empathie et l’intelligence émotionnelle des enfants. A l’inverse, ce sont au contraire les blessures d’enfance qui engendrent manque d’empathie, narcissisme, fausses croyances limitantes et autres conséquences : si je ne suis pas guéri d’un manque ou d’une souffrance que j’ai vécus, je chercherai à le combler d’une manière ou d’une autre, tout au long de mon existence. La vie et ses expériences sont une constante invitation à guérir, apprendre, grandir en conscience ; s'éduquer, c'est se libérer et se responsabiliser. 

  • Lectures conseillées


Lectures pour les parents :
Michel Claeys Bouuaert, Pratique de l'éducation émotionnelle : Une approche ludique, 2004, Ed. Le Souffle d'Or
Jean-Philippe Faure, Céline Girardet, L’empathie, le pouvoir de l’accueil, 2003, Ed. Jouvence
Jean-Philippe Faure, Eduquer sans punitions ni récompenses, 2005, Ed. Jouvence
Isabelle Filliozat, Au coeur des émotions de l'enfant, 2013, Ed. Marabout
- Que se passe t-il en moi ? 2013, Ed. Marabout

Lecture pour les enfants :

Julie Belaval, Carla Manea (illustrations), Le temps des émotions, 2013, Ed. Rue des enfants, à partir de 4 ans.


Gilles Diederichs, Gestion des émotions - 35 activités pour aider votre enfant à mieux vivre les émotions, 2014, Ed. MANGO


Dharmachari Nagaraja, Histoires d'ailleurs : Petits contes de sagesse bouddhiste pour aider votre enfant à vivre dans l'harmonie, 2014, Ed. Le Courrier du Livre


Michel Piquemal, Philippe Lagautrière, Les philo-fables pour vivre ensemble, 2009, Ed. Albin Michel Jeunesse

David Sander, Sophie Schwartz et Clotilde Perrin (illustrations), Au coeur des émotions, 2010, Ed. le Pommier





[1] PDF disponible à l’adresse suivante, exercice d’empathie p .71 : http://www.education-emotionnelle.com/wp-content/uploads/2012/08/education-emotionnelle-jeunes.pdf

mercredi 19 novembre 2014

Le sommeil des enfants (et des parents)

Bernardino Luini, Le Sommeil de l'Enfant Jésus (détail)
La question du sommeil des enfants est un sujet qui revient très régulièrement dans les discussions. Un sujet épineux s'il en est, autour duquel entrent parfois en compétition besoins des parents et des enfants. Chaque enfant est unique et a son rythme, chaque famille est unique aussi et devra trouver son équilibre. Il est possible que ce cheminement prenne du temps ; il faudra donc faire preuve de patience. J'ai pu remarquer que les situations les plus difficiles - où le moment du coucher est devenu synonyme de hurlements, de colère et de pleurs - sont celles où l'on a essayé de forcer les rythmes de chacun, sans prendre le temps d'écouter les demandes. Il est vrai aussi que le soir, nombre de parents sont fatigués, moins disponibles et que leur besoin de sommeil se fait également ressentir. 

  • Les besoins de chacun
Le soir, il arrive parfois que nos enfants soient un peu trop excités alors que nous souhaiterions un peu de calme. Il est possible qu'il s'agisse de la décharge d'un trop-plein d'énergie physique ou émotionnelle. C'est donc tout à fait naturel et sain. Souvenons-nous que les enfants scolarisés passent une grande partie de la journée enfermés et assis, et que parfois, un petit événement (anodin à nos yeux) ont pu les perturber émotionnellement. 
Dans ce cas, il peut être intéressant de proposer par exemple une promenade ou encore un jeu de bataille sur le lit, pour se défouler, et rire! De plus, le rire va permettre de déjouer les tensions accumulées dans la journée. Parfois un bon bain fera des merveilles : il est parfois plus intéressant de prendre ce temps supplémentaire, car il amènera plus de détente, de calme. Il faudra également éviter le sucre le soir, et bien aérer la chambre avant le coucher. 


Le temps du coucher arrivant, certains enfants expriment aussi, d'une façon que les adultes ne comprennent pas toujours, des peurs, des angoisses ou encore de l'anxiété. L'enfant peut avoir peur d'être séparé de ses parents (ou l'inverse), de faire des cauchemars ou que quelque chose se cache dans la chambre. Il est essentiel de se mettre à l'écoute des peurs, de rassurer son enfant. Aussi irrationnelle semble être cette peur aux yeux de l'adulte, elle est toujours légitime et vécue pleinement, avec intensité même. Un accompagnement bienveillant sera mille fois plus efficace que la négation des peurs ; l'enfant entend dans ce dernier cas que son sentiment n'est pas écouté, qu'il n'est pas légitime. 
Je suis convaincue que laisser hurler son enfant est un aveu d'échec pour tous, et jamais une solution : il finira certainement par s'habituer à ne pas être entendu, et arrêtera de pleurer, mais à quel prix? Dans ce cas aussi, il apprendra à refouler et/ou à nier ses émotions.
Outre l'écoute active et une communication non violente, sans jugement aucun, l'ambiance se voudra rassurante, positive. Les élixirs floraux pourront aider certains enfants, notamment les complexes dédiés au sommeil ou aux peurs. 
Dans tous les cas, vous n'êtes pas en pouvoir d'effacer les peurs de votre enfant; mais de les écouter, de les comprendre dans une certaine mesure, et de l'accompagner dans l'apprentissage de la gestion de ses peurs. 

En tant que parents, nous devons aussi porter attention à nos propres besoins : physiques (calme, sommeil), mais aussi émotionnels. Si nous devons parfois les aménager parce que nous avons la responsabilité d'enfants, en aucun cas, nous ne devons nous oublier. Comment est-ce que, en tant que personne, je prends soin de moi et de mes besoins? 
Si je ne prends pas bien soin de moi, je serai moins à l'écoute et moins bienveillant avec mes enfants. Au contraire, si je prends soin de moi, que je suis reposé(e), non seulement j'offre un exemple sain à  mes enfants, et de plus, j'ai beaucoup plus d'énergie à leur consacrer. J'exprime donc mes besoins à l'aide de la CNV : "J'ai eu une longue journée, ce soir, je suis fatigué, j'ai besoin de calme." Mes phrases expriment mes besoins, mes ressentis, et ne sont en aucun cas des jugements de l'autre: "tu es trop bruyant".
Finalement, les "problèmes" de sommeil des enfants posent toujours la question de la gestion du sommeil des parents.

  • Rassurer, accompagner en douceur

Je pense que l'ambiance du soir a quelque chose de rassurant et de précieux. Le soir, à heure plus ou moins régulière, est un moment de transition vers la nuit. On prendra soin de couper les écrans, de mettre par exemple une musique douce, classique ou relaxante. Ou même de proposer quelques exercices de relaxation, de respiration, ou de méditation. Les lumières seront tamisées. Lire une histoire ou un conte d'une voix douce est un moment réconfortant pour l'enfant, agréable pour tous. On peut aussi chantonner des berceuses, faire des câlins, dire des mots doux, - il est important de terminer la journée sur des mots positifs. Par exemple, remercier son enfant pour tel moment dans la journée, lui dire combien on a apprécié ceci, etc. 
Tout cela crée une routine réconfortante, qui a force d'être appliquée, sera pleinement intégrée dans le quotidien. A chaque famille de trouver sa routine, avec les éléments qui lui conviennent. 

  • Efficacité ou épanouissement?
Nous ne sommes pas ici dans une logique d'efficacité et de résultats immédiats, pour la bonne raison que les enfants ne répondent pas à cela. Ce ne sont pas des ordinateurs dans lesquels vous allez intégrer tel logiciel pour qu'ils soient en mesure de faire ceci ou cela. Les "outils" souvent proposés sur certains sites peuvent avoir une certaine efficacité, certes, mais aucun n'est infaillible. Il n'y a pas de solution magique... On peut les utiliser, bien sûr, mais à la condition de ne pas oublier que l'essentiel pour l'enfant, c'est d'être écouté, entendu, et de répondre à ses besoins (dans la mesure du possible, selon la situation bien sûr). Même si vous avez l'impression que cela ne marche pas d'emblée, ne vous découragez pas. Parce qu'en mettant en place cette écoute bienveillante, vous lui apprenez également à formuler et à répondre à ses besoins, mais aussi à se responsabiliser face à ceux-ci. C'est un cheminement vers l'épanouissement et l'autonomie. Patience donc, car chaque enfant a son rythme. En grandissant, ses besoins évoluant, il sera en mesure de les communiquer et de les respecter. Un enfant plus grand par exemple pourra lire tranquillement dans sa chambre le soir. 

  • Une histoire de confiance
En tant que parent, vous savez déjà tout ce qu'il y a à savoir. Nous parlons ici de l'intelligence du coeur! Au lieu d'ajouter de la théorie, je crois que pour beaucoup d'entre nous, il faudra la déconstruire pour revenir au bon sens: écoutez nos enfants. Ils nous guideront parfaitement. Faites-leur confiance, faites-vous confiance! Vous n'êtes pas parfaits, mais vous êtes le parent parfait de votre enfant, c'est à dire le parent aimant de votre enfant. 

  • Quelques livres autour du sommeil
Pour les enfants, je conseille quelques ouvrages autour du sommeil. Introduire un sujet par les livres peut amener l'enfant à mieux comprendre celui-ci.



Jeanne Ashbé, La nuit, on dort ! 2004, Ed. L'École des Loisirs
"C'est l'histoire d'un petit bonhomme qui, chaque nuit, empêchait ses parents de dormir sur leurs deux oreilles."


Kazuo Iwamura, La famille souris se couche, 2001, Ed. L'Ecole des loisirs
"Après le dîner, les quatorze souris se racontent leur journée. Ensuite, les enfants se préparent à se mettre au lit. Après les histoires viennent les berceuses. Par la fenêtre, la lune, silencieuse, veille sur les souris. Retrouvez les aventures de la Famille Souris dans les 10 autres albums parus à l'école des loisirs!"


Marie-Aline Bawin, Tom ne veut pas dormir, 2012, Ed. Mango Jeunesse
"Ce soir, Tom ne veut pas dormir. Pour gagner du temps, tous les moyens sont bons : faire un très long câlin à Papa, réclamer un verre d'eau, une histoire, un baiser... jusqu'à ce que Maman se fâche. Que va bien pouvoir faire Tom, tout seul dans sa chambre ?"


Claire Masurel, Marie H. Henry, Bonne nuit !, 1993, Ed. L'Ecole des loisirs
"C'est l'heure d'aller au lit, Juliette rassemble tous ses amis. Ce n'est pas facile: son lapin se promène, son canard prend un bain, et sa poupée croit que c'est l'heure des histoires !"


Jonathan Allen, Je n'ai pas sommeil ! 2014, Ed. GRUND
"Bébé Hibou en a assez que ses amis de la forêt lui disent qu’il a l’air fatigué.  Il a beau répéter qu'il n’a pas sommeil, personne ne veut le croire. Pourtant il ne tardera pas à s’écrouler dans les bras de papa. Dans cet album cartonné aux illustrations drôles et tendres, les petits  se retrouveront lorsqu’il est l’heure d’aller au lit !"


Pour les parents, je conseillerai des ouvrages qui vous guideront vers la confiance en vous. Des basiques, qui ne sont pas forcément en lien avec le sommeil pour tous, mais qui font sens dans la démarche globale de l'accompagnement bienveillant. 



Claude-Suzanne Didierjean-Jouveau, Partager le sommeil de son enfant, 2005, Editions Jouvence


Isabelle Filliozat, Au coeur des émotions de l'enfant, 2013, Ed. Marabout

Carlos Gonzales, Serre-moi fort: Comment élever ses enfants avec amour, 2013, Ed. du Hêtre
Elizabeth Pantley, Un sommeil paisible et sans pleurs, 2005, Ed. AdA
Marshall Rosenberg, Elever nos enfants avec bienveillance : L'approche de la communication non violente, 2007, Editions Jouvence
William Sears, Etre parent le jour et la nuit aussi, 1992, Ed. internationales la Leche
Marie Thirion, Le sommeil, le rêve et l'enfant, 2011, Editions Albin Michel

Mais aussi :


Eline Snel, Calme et attentif comme une grenouille + CD, 2012, Ed. Les Arènes

Rebecca Whitford, Le yoga des petits pour bien dormir, 2006, Ed. Gallimard Jeunesse

vendredi 29 mars 2013

Fred 11 ans : « je fais du bénévolat 1 heure par semaine »


"Je m’appelle Fred Le Maire et j’habite à Montréal.
Depuis 5 semaines je suis bénévole dans une crèche, auprès d’un groupe d’enfants de 4-5 ans. Je vais passer 1 heure avec eux, tous les jeudis, après l’école. Je n’ai pas de tâches précises, je joue simplement avec les enfants. Je fais du bricolage, je joue aux cubes, je parle avec eux et surtout, je les fais rire en faisant des blagues.
C’est ma mère qui m’a poussé à faire du bénévolat parce qu’elle dit que c’est important de donné un peu de son temps à la communauté. Je suis d’accord avec elle. Par contre, c’est moi qui ai choisi d’aller dans mon ancienne crèche que j’ai fréquenté quand j’étais petit car ça me faisait vraiment plaisir de pouvoir y retourner.
Je voulais faire du bénévolat auprès des enfants d’abord parce que tout le monde me dit que j’ai une facilité avec les petits et que je les fais rire. C’est vrai! Il y a même quelque fois où j’ai réussi à arrêter les pleurs d’un bébé  Je le fais aussi car je pense que les petits n’ont jamais trop d’amour et moi, je les aime beaucoup. Je me sens bien en leur compagnie et eux aussi ils me font rire! Comme je ne suis pas encore un adulte, ils ont une complicité avec moi qu’ils n’ont pas nécessairement avec les éducatrices. Je crois également que je suis un modèle pour eux car en voyant un garçon de 11 ans prendre soin des plus petits, ils vont sûrement copier cet exemple plus tard.
En plus, ça donne un coup de pouce à Laurelou, leur éducatrice. Je me sens encore plus grand, ça me rend fier de moi. Il y a des moments vraiment super comme cette fois où c’était l’anniversaire d’un des enfants, un autre groupe s’est joint à nous, on était un gros groupe, c’était la fête et en plus il y avait du gâteau au chocolat !
Je crois que les jeunes devraient faire du bénévolat parce que c’est une expérience enrichissante qui fait grandir. Pourvu qu’on choisisse quelque chose qu’on aime, dans lequel on se sent bien. Et ne pas oublier qu’on est responsable de ce qu’on fait.
Un mot qui exprime ce que ça m’apporte? Plaisir!"

jeudi 21 mars 2013

Pédagogie Nomade: Une utopie en marche...


Quelles initiatives la philosophie peut-elle nourrir ? De l’histoire de la pensée aux actes : une filiation… Une filiation qui se fait, pas à pas, comme peut se lire, petit à petit, l'entretien avec Jacques Rancière que vous trouverez ci-après.
Pédagogie Nomade : une utopie en marche…
A la rentrée scolaire de ce mois de septembre 2008, une nouvelle école secondaire s’ouvrira dans les campagnes du sud de la Belgique. Elle est le fruit du travail d’un collectif, Pédagogie nomade, qui place en exergue de la présentation de son projet: «Au bout de tout savoir et de tout accroissement de notre savoir, il n’y a pas un point final, mais un point d’interrogation» - Herman Hesse

Pédagogie Nomade est un collectif belge d’enseignants, d’éducateurs et de chercheurs en philosophie qui travaille sur les rapports entre école et démocratie. Il poursuit depuis novembre 2005, avec le soutien de la Communauté Française, un double objectif. D’une part, explorer de l’intérieur les expériences scolaires – françaises principalement – qui mettent en place une pratique démocratique réelle entre professeurs et élèves. D’autre part, rapporter et analyser ces expériences, pour les transposer au contexte particulier de la Communauté Française et y créer une école alternative.
Découvrant, entre autres, le Lycée Expérimental de Saint-Nazaire, Pédagogie Nomade a élaboré un « Projet d’école différente en Communauté Française », en collaboration avec le Service de philosophie morale et politique de l’ULg et des personnalités comme Isabelle Stengers, Jacques Rancière ou Philippe Meirieu. Ce projet s’appuie sur les trois axes essentiels du Lycée de Saint-Nazaire. Premièrement, un principe effectif d’égalité radicale et scrupuleuse : professeurs et élèves, à égalité dans l’exercice du pouvoir, décident de l’orientation et de l’organisation de l’école. Deuxièmement, une participation de tous les membres de l’établissement à la gestion quotidienne de l’école, qui permet d’étendre, de multiplier et de différencier les traditionnels « cours » par leur mise en pratique. Troisièmement, la mise en place de diverses options pédagogiques qui transforment le rapport des élèves et des professeurs au savoir. (…)
Au minimum, ce qui est transposable sans frais de cette expérience, c’est la fierté nécessaire et retrouvée des enseignants et des élèves pleinement acteurs de leur devenir individuel et collectif ; c’est la créativité indispensable à la construction permanente de leur école et de leur projet ; c’est, surtout, l’exercice autonome et responsable du désir de chacun, qui donne sens à ce qu’on entend par « démocratie » et « émancipation ».


Qui est Jacques Rancière ?
Jacques Rancière est un philosophe, professeur émérite à l’Université de Paris VIII. Auteur, notamment, du Maître ignorant, il s’est intéressé à l’expérience de Joseph Jacotot, un ancien capitaine d’artillerie…

Entretien avec Jacques Rancière à propos de l’ouvrage Le Maître ignorant
A l'occasion de la réédition en livre de poche du Maître ignorant, ouvrage qui brise la distinction habituelle entre le livre d’histoire et l’ouvrage de théorie ou le livre de fiction, nous avons demandé à Jacques Rancière de nous présenter ce personnage méconnu qu'est Joseph Jacotot (1770-1840).
Nouveaux Regards : Comment avez-vous rencontré Jacotot ? Quelles réactions a suscité la parution de l’ouvrage en 1987 ?
Jacques Rancière : Dans les années 1970, je travaillais sur l’émancipation ouvrière au XIXe siècle. Le nom de Jacotot apparaissait dans les textes que j’étudiais. Des ouvriers envoyaient leurs enfants chez Jacotot, certains d’entre eux devenaient eux-mêmes des professeurs jacotistes improvisés. Ma réflexion s’est alors orientée sur le lien entre l’idée d’émancipation ouvrière et l’émancipation intellectuelle dont il était l’apôtre. Ses textes n’avaient pas été réédités depuis les années 1840. Il me fallait faire passer dans notre présent l’actualité intempestive qu’il avait eu dans un contexte intellectuel et politique très éloigné. J’ai donc écrit comme un disciple intemporel de Jacotot qui aurait fait le chemin des années 1830 aux années 1980.
 
 A sa sortie, Le Maître ignorant a été lu mais pas forcément par des enseignants s’intéressant à la question de la pédagogie. A l’époque le discours était polarisé entre d’un côté Bourdieu, la sociologie de l’éducation, la transformation de l’école à partir des conditions sociales, et de l’autre côté Milner, l’enseignement républicain et l’égalité par la diffusion des savoirs. Le livre a été écrit pour sortir de cette configuration ; c’est ce qui précisément a fait qu’il n’a pas été reçu par ce public. Les lecteurs semblent avoir été avant tout des personnes tourmentées par la question de l’égalité intellectuelle. Il n’a pas généré véritablement de débats, mais plutôt des réflexions dans des lieux extrêmement différents, notamment chez les artistes. Mais la traduction portugaise est malgré tout arrivée dans les mains d’éducateurs dans les favelas du Brésil. Le style de Jacotot - et peut-être le mien - expliquent aussi cette réception : c’est un ouvrage qui s’adresse à des individus, non aux acteurs institutionnalisés d’un « débat de société ».
 
NR : En quoi consiste l’expérience de Jacotot ?
JR : Jacotot est en 1818 un professeur français émigré aux Pays-Bas. Ses étudiants hollandais veulent apprendre le français, mais lui ne connaît pas le hollandais. Il ne dispose que d'une version bilingue du Télémaque de Fénelon et se résout à leur demander d'apprendre le français en s'aidant de la traduction. Au bout d'un certain temps, il leur demande de raconter en français ce qu'ils pensent de ce qu'ils ont lu. Il s'attend à une catastrophe. Or, il est très surpris par la qualité de leurs travaux et tire de l’expérience deux leçons essentielles. La première est celle de la dissociation entre la volonté du maître et l’exercice de l’intelligence de l’élève. Si ces étudiants hollandais ont compris le fonctionnement des phrases françaises uniquement en lisant des phrases françaises, cela signifie qu'ils n'ont pas eu besoin des explications du maître pour comprendre quelque chose. L’égalité des intelligences veut d’abord dire ceci : il y a une autonomie absolument irréductible du travail d’une intelligence que l’on peut mettre en évidence par cette expérience de hasard qui a séparé complètement l’exercice du maître de l’exercice de l’élève. L’idéologie pédagogique normale est de croire que l’élève apprend ce que le maître lui enseigne. L’expérience de Jacotot permet, elle, de penser que le processus d’apprentissage n’est pas un processus de remplacement de l’ignorance de l’élève par le savoir du maître, mais de développement du savoir de l’élève lui-même. Il y a d’abord un travail autonome de l’intelligence, et ce travail va de savoir à savoir et non d’ignorance à savoir. L’égalité des intelligences qu’il professera à partir de là veut d’abord dire ceci : pour que l’apprentissage soit possible, il faut que l’intelligence employée par l’élève soit la même que celle du maître, la même que celle de Fénelon, du traducteur, du typographe, etc.
 
La deuxième leçon est que l’on peut partir de n’importe où. La règle pédagogique normale veut que l’on parte du « commencement ». Elle suppose qu’il y a deux sortes d’intelligence : celle des ignorants, qui va au hasard, par rapprochement et chance, et celle du maître et des savants qui procède méthodiquement, du plus simple au plus complexe. Cela suppose l’écart d’un langage à un métalangage : il faut traduire les mots de l’écrivain dans un autre langage pour que l’élève arrive à les maîtriser. A l’inverse, Jacotot pose qu’il n’y a pas de différence entre des types d’intelligences. Tous les actes intellectuels s’opèrent de la même façon. Et n’importe quelle intelligence est capable d’effectuer le trajet à partir d’un point quelconque.
 
L'expérience de Jacotot vérifie donc deux principes : là où on localise l’ignorance, il y a toujours déjà en fait un savoir, et c’est la même intelligence qui est à l’œuvre dans tous les apprentissages intellectuels. Jacotot entrait ainsi en rupture avec le mouvement général de son temps. Sa découverte de l’ « Émancipation intellectuelle » survient après 1815, au moment où l’on se préoccupe de réordonner la société après le grand choc révolutionnaire. On cherche à promouvoir un progrès ordonné basé sur une hiérarchie des formes d’éducation afin d’organiser une société moderne pacifiée. C’est là la grande idée du moment. Passé l’âge critique, on entre dans l’âge organique. La cohésion de la société moderne impose que les inégalités soient un peu réduites, qu’existe un minimum de communauté entre ceux qui sont au sommet de la hiérarchie et ceux qui sont en bas. C’est l’éducation qui est supposée mettre chacun à sa place tout en assurant un minimum de partage des savoirs et des valeurs. Les gens du peuple doivent avoir quelques bases pour progresser dans leur métier et participer aux valeurs communes de la société. En 1833, la loi Guizot sur l’instruction primaire est le premier jalon de ce processus soutenu par une intense littérature. Dans ce contexte, Jacotot intervient absolument à contre-courant. Selon lui, tout cela n’est qu’une machine d’abrutissement : la loi du progrès et l’éducation progressiste sont précisément le contraire de l’émancipation intellectuelle.
 
NR : Jacotot pose-t-il un antagonisme entre la formation d'un sujet autonome et celle d'un citoyen ?
JR: Il n’oppose pas le sujet au citoyen, mais une méthode de l’égalité à une méthode de l’inégalité. L’idée de la « réduction des inégalités » commence à s’imposer à son époque. Elle conduit à établir une homologie entre le modèle pédagogique et le modèle social. Or pour Jacotot, l’idée que l’on va élever le peuple par l’éducation implique un processus d’éternisation de l’inégalité. Si l’on pense que l’égalité adviendra comme le résultat des efforts pour réduire les inégalités, les « réducteurs » d’inégalité maintiendront toujours leur privilège sous couvert de le supprimer. Il faut partir de l’égalité de fait qui est nécessaire pour que le rapport inégalitaire lui-même fonctionne : il faut déjà que l’élève comprenne les mots du maître pour que celui-ci puisse lui enseigner. Dans l’intrication des deux relations – égalitaire et inégalitaire – la question est de savoir lequel sert de principe : le rapport de l’ignorant au savant ou celui de deux intelligences qui veulent se comprendre. Si c’est le rapport inégalitaire qui commande au rapport égalitaire, il se reproduira éternellement. L’émancipation implique, elle, de partir de l’idée de la capacité de n’importe qui. Peu importe ce qu’il apprend, l’essentiel est la révélation de cette capacité à elle-même. Le reste dépend de lui. Cette idée s’oppose de front à l’idéologie progressiste.
 
NR : Cette méthode ne vise pas l’émancipation sociale et pourtant Jacotot l’appelle « méthode des pauvres »…
JR : C’est la méthode de ceux à qui on a dénié non seulement les moyens mais surtout les capacités de savoir. Mais elle n’oppose pas l’individu à la société. Elle renverse le sens du « connais-toi toi-même » qui lie l’un à l’autre. Le vieil adage grec signifie en fait « reste à ta place ». Le « connais-toi toi-même » de Jacotot, signifie, lui : connais-toi non comme un inférieur ni un supérieur, mais comme un être égal à n’importe quel autre. Ce qui s’oppose, ce sont donc deux types de communauté. Soit on part de l’idée que la société est fondée sur un certain ordre où chacun est à sa place, où les inégalités sont rationalisées en différences des places et des fonctions. Soit on part d’une société, certes virtuelle, mais impliquée dans chaque acte de parole, où n’importe qui peut ce que peut n’importe qui. C’est alors l’adresse d’un individu à un autre qui compte et non la capacité qu’un individu a de donner ou de recevoir du savoir.
 
Jacotot pense que la rationalité sociale est une rationalité hiérarchique. Un système d’instruction publique, ne peut être qu’un instrument de cette hiérarchie. Un système d’éducation est toujours une manière de rationaliser un ordre social. Aujourd’hui encore, toute réforme de l’éducation est une réforme de la manière dont l’ordre social se représente sa propre rationalité. Il s’agit de faire jouer au sein même de la société régie par cet ordre inégalitaire une autre communauté entre individus. Cette communauté n’est pas utopique, mais plutôt implicite, présupposée. Pour que l’inégalité fonctionne, il faut que l’inférieur comprenne le supérieur, il faut donc qu’il y ait déjà de l’égalité. Par conséquent, on peut toujours actualiser dans les relations sociales cette égalité sous-jacente. Jacotot n’est pas un utopiste, il ne promet rien. Il ne considère pas qu’il puisse exister un système social fonctionnant mieux qu’un autre. Pour lui, le système social est une sorte de mécanique, à l’image de l’attraction terrestre, qu’il est vain de vouloir transformer, améliorer. Il dit simplement que chacun a deux manières d’envisager son rapport aux autres et au savoir. Ce qui revient à affirmer la possibilité d’une communauté d’hommes égaux à l’intérieur d’une société inégale. C’est cela sa position provocatrice.
 
NR : Quel est alors l'objectif de la "méthode Jacotot" ?
JR : Ce n’est pas une méthode d’enseignement. Il n’a jamais fait de programme d'instruction, même s’il a enseigné plusieurs disciplines. Il n'a jamais voulu se transformer en chef d’institution scolaire. Pour lui, l’important n’est pas d’établir un programme scolaire mais de mettre une intelligence en possession de son propre pouvoir.
 
On peut partir du Télémaque, d’un texte de prière, etc., mais le principe consiste en une méthode, si méthode il y a, d’exhaustion. On est devant un livre, un texte, comme devant une chose étrangère que l’on peut et doit entièrement s’approprier. D’où la référence à la méthode par laquelle l’enfant s’approprie sa langue maternelle ; en procédant par association de ce qu’il sait à ce qu’il ignore, sans recourir à des explications.
 
Son idée est orientée vers une fin unique : la révélation d’une capacité intellectuelle. Son enseignement ne vise pas l'apprentissage d’une discipline quelle qu’elle soit. D’où une méthode qui s’arrête sur chaque lettre, chaque mot, chaque phrase, chaque idée. Si on possède bien vingt ou cinquante pages d’un livre quelconque, et si l'on peut en rendre compte avec ses expressions elles-mêmes, on est capable de n’importe quel autre apprentissage. C’est un défi, une provocation, mais aussi quelque chose qu’on vérifie tout le temps. On s’est formé essentiellement à partir des choses que l’on a déchiffrées soi-même, difficilement, laborieusement. La méthode c’est celle de l’aventure. Il faut trouver le chemin. Ce n’est pas la « méthode active », où le maître organise le parcours d’obstacles. Il s’agit de mettre la personne en situation de se servir de sa propre intelligence, non pour arriver au but mais pour se frayer un chemin.

NR : En ce sens, l'utilisation du Télémaque, récit de voyage, est un heureux hasard.
JR : Oui, mais notons qu’au voyage programmé se substitue un voyage aléatoire.
 
NR : Pour Jacotot apprendre, c'est avant tout traduire.
JR : C’est l’idée qu’il n’y a pas de niveaux où l’on passerait d’une langue à une métalangue. L’appropriation d’un savoir est toujours un mécanisme de traduction. La traduction renvoie à l’idée d’égalité puisqu’elle fait correspondre une aventure intellectuelle à une autre aventure intellectuelle.
 
NR : Mais comment susciter le désir d'une telle aventure, y compris pour une institution scolaire ?
JR : Ce problème pour Jacotot ne se pose pas sous la forme habituelle : comment motiver celui qui n’est pas motivé, comment l’enfant, l’ignorant va-t-il apprendre quand il n’en voit pas l’intérêt ? Jacotot va au cœur même de cette expression : « ne pas en voir l’intérêt ». Ce qui est en jeu ce n’est pas tant une paresse ou une réticence, mais une structuration symbolique du monde. Parce qu'au fond qu'est-ce que c'est que vouloir ? C’est se reconnaître membre d’un certain type de communauté. Et ce qui fait obstacle au désir d’apprendre c’est le sentiment qu’on a pas besoin d’apprendre, que le savoir que l’on possède est en réalité supérieur à celui qu’on nous propose. L’ « ignorant » qui dit : « c’est trop compliqué pour moi », dit que ce savoir est inutile, et que seul compte pour lui la conduite pratique des affaires.
 
La paresse est en réalité une vision du monde. Ce que je ne comprends pas, c’est ce dont je n’ai pas besoin. "Je ne comprends pas" n'est pas seulement une antiphrase, cela laisse entendre : j'ai assez de savoir de ce qui est réellement important pour ne pas m'occuper de ces futilités.
 
Jacotot propose une méthode pour ceux chez qui il est considéré comme normal de ne pas accéder au désir même de savoir. S'il ne nie pas le poids des inégalités sociales, il considère que reconnaître ce poids ne change rien au problème. Sa question est : comment faire que celui qui dit « je ne suis pas capable », se mette à dire « je suis capable ». Poser la question des poids sociaux dans l'éducation c’est y mêler un autre problème : comment faire de l’école un certain modèle de sociabilité ? L’institution scolaire lie le problème des capacités à un autre problème, celui du fonctionnement de la société scolaire dans son rapport à la société qui l’a produite et qu’elle produit. Jacotot, lui, considère que ce qui relève du social relève de l’inégalité. Autrement dit, ce qui relève de l’égalité ne relève pas de l’institution sociale. L’institution sociale poursuivra toujours un autre but que d’actualiser l’égalité. Jacotot se place dans une provocation radicale par rapport à toute institution scolaire. C’est ce qui fait notre distance par rapport à lui.
 
Il ne s’agit donc pas de savoir ce que Jacotot peut apporter au système d’éducation : la réponse est : rien ! Il s’agit de savoir ce que, en tant qu’acteurs du système d’éducation, on peut retirer de sa pensée. Tout se joue sous la forme pratique du rapport que nous avons avec ceux qui sont en face de nous. L’égalité se joue dans un rapport effectif entre des individus. Or, ce rapport est toujours décalé par rapport à toute programmation sociale, par rapport à tout système. Cela relève plus de la décision individuelle : partir de l’inégalité ou de l’égalité.

C’est là bien sûr la singularité inassimilable de Jacotot. Ce qui l’intéresse, c’est qu’est-ce qui est investi dans l’acte éducatif et non comment faire fonctionner un système d’éducation.
 
NR : Jacotot s'intéresse donc aux mœurs, aux principes qui fondent les relations entre les individus, entre le maître et ses élèves…
JR : Je ne parlerai pas de mœurs, mais d’attitude. Il faut pouvoir se dissocier de ce qu’on fait. La logique du système d’éducation est toujours d’introduire une convergence des raisons. Elle veut ramener à une seule et même logique l’acte du savant qui sait, de l’enseignant qui enseigne et du citoyen qui œuvre pour l’égalité. Le réformisme sociologique ou la théorie « républicaine » restent prisonniers de cette logique de convergence entre l’acte qui transmet le savoir et l’acte qui établit un certain type de société. Mais il n’y a aucun lien nécessaire entre la transmission d’un savoir de type universel et l’établissement d’une relation égalitaire. Et proposer à des étudiants une aventure intellectuelle n’a rien à voir avec la formation des citoyens. L’égalité vient toujours en surplus de la nature du savoir et de toute finalité sociale, comme une présupposition à actualiser. Pour préserver sa radicalité et son actualité, il faut apprendre à séparer les fonctions. Un acte pédagogique émancipateur est un acte qui tient compte d’une séparation absolue entre ce que fait le maître et ce que fait l’élève, qui prend conscience que l’on a affaire à deux êtres intellectuels entièrement séparés. Tout système agrège et le paradoxe jacotiste est de desserrer, d'isoler pour faire un autre type de communauté. Jacotot nous amène à penser qu’il faut être plusieurs personnages au sein d’une même fonction. Le but de l’égalité ne se confond jamais avec le but de la science ou celui de la société.
 
Jacotot a écrit à une période où le système éducatif se mettait en place. Et il opposait terme à terme l’émancipation intellectuelle à ce système. J’écris dans un contexte fort différent puisqu’un système d’instruction publique gigantesque existe et que nous ne pouvons plus penser en dehors. Mais on peut pourtant maintenir la radicalité de sa position en mettant l’opposition à l’intérieur même de notre pratique. On peut toujours pratiquer l’égalité au sein du système en y occupant différemment sa place, en dissociant la logique de l’acte égalitaire de celle de l’institution sociale.
 
NR : Les mouvements d’éducation populaire participent-ils selon vous d'un effort d'émancipation ?
JR : Ils le font s’ils mettent au « poste de commandement » l’exigence du travail par lequel n’importe qui peut entrer en possession de ses propres capacités, pas s’ils se présentent comme étant les bons lieux, comme quand on opposait la libre philosophie « vivante » des cafés-philo à la philosophie « universitaire ». Aucune institution n’est en elle-même émancipatrice. La question est de savoir si l’on y part de l’exigence égalitaire et du travail interminable de son actualisation ou de la concurrence des institutions. Ce qui est positif dans ces mouvements positifs, c’est de multiplier pour des individus la possibilité de révéler leurs propres capacités. Donc il ne faut pas raisonner en termes d’institution. L’essentiel est d’aider les gens à basculer d’un état d’incapacité reconnue à un état d’égalité où on se considère capable de tout parce qu’on considère aussi les autres comme capables de tout.
 

mercredi 20 mars 2013

Du nomadisme pédagogique au e-nomadisme : Ne pas arrêter le progrès




Concevons des scénarios pédagogiques... et vite !

La première fois que j’ai entendu parler de nomadisme en éducation, le terme était associé au podcast, à tous ces fichiers éducatifs que l’on pouvait télécharger du Web et installer sur un lecteur MP3 avec ou non capacités vidéo. L’accès à de nombreuses applications web, des sites d’information et des médias sociaux, notamment, rendait le concept encore plus intéressant.

Ainsi nous est-il possible d’exercer nos habiletés de base : lire, écrire, écouter et visionner des informations à la fine pointe des univers de savoirs actuels de n’importe où que l’on soit. Des données de l’UNESCO nous informait que 90% de la population mondiale pouvait disposer de technologie mobile, ce qui représente entre autres d’importantes ressources au service de l’éducation dans des régions reculées du monde et en alphabétisation.

Mais le concept de nomadisme pédagogique évolue au fil de progrès technologiques, souvent encore mal maîtrisé en milieu scolaire ; d’où l’urgence de multiplier les expériences et de créer une banque de scénarios d’apprentissage riche et stimulante.

1- Un micromonde éducatif datant de la Nuit des Temps 

Une brève recherche sur le nomadisme pédagogique me permet de comprendre qu’il s’agit, à la base, d’une formule éducative datant de la Nuit des Temps, bien avant l’existence des institutions scolaires, au service d’une pédagogie ouverte de longue date. Certains dispositifs sont même associés à l’idée de l’apprentissage à domicile, en voyages, et même ceux pris en charge par les communautés. L’accent y était mis par la transmission des savoirs et des valeurs de la société, qui assurerait la pérennité de la collectivité. De nos jours, y est intégrée également l’acquisition des notions des programmes scolaires officiels.

D’une manière ou d’une autre, nous sentons l’importance d’un contexte scolaire informel qui met l’accent sur le développement personnel et l’acquisition de stratégies d’apprentissage autonomes. Pensons aux pauses-voyages dans un cheminement scolaire, aux navires-écoles ou encore au respect de communautés éloignées, etc. Pensons aussi à une redéfinition de l’école dans laquelle les professeurs et les élèves partagent les tâches de conciergerie, de cuisine, en plus des cours. En ville, les musées, l’art de la rue (les murales, l’architecture, etc.), les expériences de compagnonnage en milieu de travail deviennent d’importantes sources d’informations.

Dans l’ensemble de ces systèmes, les élèves apprennent à faire face aux aléas de leur environnement, l’art de la débrouillardise, des compétences de nature professionnelle, etc. bien en lien avec le monde réel. Bref, le nomadisme nous rappelle qu’il est possible d’apprendre de tout et partout.

2 - L’impact des technologies et le besoin d’adaptation

De prime abord, les technologies portables facilitent le rapprochement des frontières. Jamais dans l’histoire de l’humanité, le savoir officiel n’a été aussi disponible à l’ensemble des habitants de la Terre. Chacun des micromondes éducatifs mentionnés précédemment peut y avoir accès par le biais d’un lecteur MP3, d’un ipod, d’un téléphone mobile, d’une console de jeu vidéo, d’un GPS même, d’une tablette numérique ou d’un ordinateur portable, etc. Par conséquent, l’expression e-éducation nomade, ou d’éducation nomade en ligne serait-elle peut-être plus juste pour distinguer le nomadisme de l’ère des technologies modernes à celles des technologies plus anciennes.

Si ce e-nomadisme s’inscrit en continuité au nomadisme pédagogique et à la formation de micromondes éducatifs, comment justifier que de nombreuses écoles secondaires procèdent à la confiscation des téléphones mobiles de leurs élèves, démontrant ainsi leur incapacité à tirer profit des avantages offerts par ces outils en éducation ? De nombreux éducateurs et parents dénoncent à tort ou à raison le temps consacré par leurs enfants avec une manette de jeu vidéo, au détriment d’activités sportives, de scocialisation, d’études ou de leçons.

Conclusion

Le nomadisme scolaire constitue vraisemblablement la formule éducative la plus employée par l’être humain au cours de son évolution, une vision que l’expansion des technologies portables tend à renforcer, obligeant l’école à se redéfinir. Dans ce contexte, il me semble important que les éducateurs intéressés puissent définir des scénarios d’apprentissage en conséquence, qu’ils puissent rendre accessibles à l’ensemble de la communauté des acteurs de l’éducation. Un certain sentiment d’urgence provient du rythme phénoménal des développements technologiques en cours, chaque jour rempli de promesses d’avenir tant en matière de lutte au décrochage, qu’à la valorisation de l’apprentissage informel qu’en matière de rapprochements Nord-Sud.
  
Références

dimanche 17 mars 2013

La Méthode naturelle d’apprentissage de Freinet



Un texte de Nicolas Go, Laboratoire de Recherche Coopérative, ICEM.  

La puissance de vie (le primat du désir)

Il y a au fondement de la pensée de Freinet, et à la base de la Méthode naturelle, une considération strictement matérialiste, une considération de bon sens qui plonge ses racines dans la plus ancienne philosophie de la Grèce antique, celle des « physiciens », qu’on peut résumer dans une citation : « L’être humain est, dans tous les domaines, animé par un principe de vie qui le pousse à monter sans cesse, à croître, à se perfectionner, à se saisir des mécanismes et des outils afin d’acquérir un maximum de puissance sur le milieu qui l’entoure ». Freinet précise ailleurs ce qu’il entend par « la vie » : « Je prends la vie dans son mouvement sans préjuger ici de son origine, ni de ses buts. Je constate seulement que l’être vivant naît, grandit, fructifie, puis décline et meurt ». Cette vie, à l’origine de toutes les activités humaines, il la considère comme une « puissance », en s’inspirant de sa lecture de Nietzsche. Voici comment il l’exprime : « Dans la réalisation de ce processus vital pour la montée normale de l’être, l’individu mobilise un potentiel maximum de vie que j’appellerai puissance ».  

Concrètement, cela implique la chose suivante pour l’éducateur : lorsqu’il entre dans sa classe, ce qu’il voit en face de lui, ce ne sont pas essentiellement des élèves, ce sont des puissances de vie qui se manifestent et se cherchent. 

Chaque enfant est une puissance de vie singulière, prise dans une histoire personnelle, et qui cherche par tous les moyens à grandir. L’éducateur a affaire à des effectuations de puissances, qui varient par des diminutions et des accroissements. Par exemple, lorsqu’un enfant présente un texte de lui devant une assemblée qui l’apprécie et l’applaudit, il éprouve une augmentation de sa puissance, qui se traduit mécaniquement par un sentiment de jubilation. Lorsque, à la suite de multiples tâtonnements, un enfant de CM2 comme Erwan redécouvre seul la méthode de Gauss pour calculer la somme des dix-huit premiers nombres [il additionne 1 et 18, 2 et 17 et ainsi de suite jusqu’à 9 et 10, puis effectue le produit de 19 (résultat de chaque addition) par 9 (nombre d’additions)], il éprouve dans sa solitude puis devant le groupe une soudaine augmentation de puissance qui se traduit également par la jubilation. Ceci peut, éventuellement, constituer pour lui une expérience cruciale à la fois intellectuelle, affective et sociale.  

Ce sont de tels accroissements de puissance que chacun recherche, et que la Méthode naturelle vise à favoriser et à multiplier. Ceci est un autre nom pour le désir. Freinet est en accord avec Aristote qui écrit : « Il n’y a qu’un seul favorisant les accroissements de puissances. Mais il faut immédiatement ajouter : elle organise leur rencontre et leuramplification mutuelle dans un contexte coopératif.  

jeudi 14 mars 2013

D’une expérience d’apprentissage libre - témoignage



D’une expérience d’apprentissage libre et des réflexions qu’elle m’a amené à construire: Le témoignage d’un déscolarisant

Alors que la grande majorité des occidentaux sont scolarisés dès leur plus jeune âge, j’ai vécu les seize premières années de ma vie en dehors de l’institution scolaire. J’ai ensuite rejoint le lycée où j’ai passé trois ans. Je crois ainsi avoir vécu une expérience intéressante que je me propose de partager avec vous. Je voudrais tout d’abord témoigner de mon parcours, puis vous faire part de quelques réflexions sur l’école et la déscolarisation que j’ai eu l’occasion de construire progressivement au cours de ces dernières années.

Mon parcours
Jusqu’à l’âge de 16 ans, j’ai vécu ce que j’appellerai un apprentissage libre (« unschooling » en anglais) : je n’ai suivi aucun cours, ni en classe, ni par correspondance. Bien que peu connue, cette pratique est tout à fait légale en France, où, si l’instruction est obligatoire, l’école ne l’est pas (loi du 28 mars 1882 modifiée et ordonnance n° 59-45 du 6 janvier 1959 relative à l’obligation scolaire). Mes parents ont simplement déclaré à l’Inspection Académique que j’étais « instruit dans la famille ». Un inspecteur venait alors plus ou moins régulièrement vérifier que je possédais des connaissances acceptables. Lorsque j’ai vécu cette expérience, il était censé me visiter durant les années de CP, de sixième et de troisième. Depuis peu, il est supposé effectuer ses contrôles chaque année. Cependant, ses visites se font plutôt selon son bon plaisir, lorsqu’il en prend le temps.

Au début, ce choix de ne pas me scolariser fut celui de mes parents, et en particulier de ma mère, titulaire d’une licence d’allemand qui a beaucoup lu et réfléchi sur l’éducation, notamment lors d’une année de fac de psychologie au cours de laquelle elle avait suivi des cours de sciences de l’éducation et de psychologie de l’enfant et avait travaillé sur Pour une société sans école d’Ivan Illich. Lors de ma naissance, elle s’intéressait à la pensée de Maria Montessori selon laquelle les enfants sont capables de faire comprendre à leurs parents ce dont ils ont besoin. Or mes parents n’avaient pas ressenti de ma part de signes montrant que je souhaitais aller à l’école. L’expérience de professeur de français de mon père, maître ès lettres modernes a dû aussi contribuer à ce choix : il a en effet démissionné de son poste lorsqu’il s’est rendu compte que ses élèves n’avaient aucune envie d’apprendre : il ne considérait pas que son rôle était de les forcer à s’intéresser à quelque chose qui ne les intéressait pas. Cependant, mes parents me demandaient chaque année si je désirais aller à l’école.

J’étais ainsi « instruit dans la famille » et je ne subissais aucune contrainte quant à l’instruction. Je veux dire par là que l’on me m’imposait ni matière à travailler, ni horaires durant lesquels travailler. C’était donc ma curiosité naturelle qui me poussait à m’intéresser aux choses. Enfant, je me suis ainsi passionné pour les trains : je lisais des revues sur ce sujet, dessinais des trains et calculais leur échelle... Mes passions étaient les moteurs d’un processus d’apprentissage dont j’étais maître.

C’est dans ce contexte qu’à l’âge de dix ans environ, j’ai décidé de rédiger un journal à l’attention des autres jeunes qui ne fréquentaient pas l’école, mais aussi de ma famille et de nos amis. C’est principalement à travers cette activité que j’ai travaillé ce que l’on a coutume d’appeler le français, mais aussi la plupart des autres disciplines scolaires comme l’histoire, la géographie, la biologie ou encore la physique. En effet, au fur et à mesure que je grandissais, mon journal évoluait avec moi, et je suis passé progressivement du récit de mes journées et de la description de l’univers imaginaire que j’avais inventé avec mes frères et ma sœur à la rédaction d’un journal plus scientifique. Ainsi, vers douze ans, j’ai parlé de la l’invention des nombres. Plus tard, je me suis intéressé à des thèmes comme l’Arménie et la Chine, l’histoire de la tomate, la migration des oiseaux ou encore, à quinze ans, l’astrophysique.

Le traitement d’un tel thème me prenait environ deux mois, à raison de trois à quatre heures de travail par jour. Je faisais tout d’abord des recherches documentaires, principalement à la médiathèque de ma ville. Je lisais ensuite trois à cinq petits livres ou articles d’encyclopédie sur le thème que j’avais choisi tout en prenant des notes. Je rédigeais alors des articles de vulgarisation sur différents points à l’intérieur de ce thème. Prenons l’exemple du numéro sur l’astrophysique. J’avais alors traité de l’Histoire de la découverte de la théorie du Big Bang, de l’Histoire de l’univers selon le modèle standard, de la composition de la matière, de la question de l’infini dans l’univers et enfin de l’énigme de la nuit noire (puisqu’il y a un nombre très important d’étoiles, la nuit devrait être aussi claire que le jour) pour un total de quatorze pages. Ma dernière tâche était la recherche d’illustrations, principalement dans des encyclopédies électroniques et sur Internet, puis la mise en page et enfin la relecture.

Parallèlement, vers l’âge de douze ans, j’ai aussi décidé de faire régulièrement des mathématiques, que je travaillais à partir d’un livre scolaire avec ma mère et mon frère cadet d’un an et demi, puis de l’anglais. Ainsi, à l’âge du collège, voici globalement à quoi pouvait ressembler pour moi une journée ordinaire :
2/4 9 h lever 10 h
11 h 30 travail sur mon journal
11 h 30 - 12 h 30 mathématiques
14 h - 17 h balade en vélo à travers ma région avec mon frère, bibliothèque, sorties ou visites diverses
17 h 30 - 18 h 30 parfois un peu d’anglais
18 h 30 - 20 h 30 travail sur mon journal

Ainsi, je « travaillais » globalement cinq heures par jour. Mais je tiens à souligner que c’est moi qui décidais de mes occupations. Ce qui semble s’apparenter à du travail scolaire n’était en général pas pour moi une contrainte (sauf quand j’étais en retard pour mon journal et que j’avais décidé de le finir rapidement, mais ça faisait partie du jeu...) et que lorsque je voulais partir quelque part ou que nous visitions d’autres familles qui pratiquaient l’instruction dans la famille, je pouvais très bien décider de ne rien faire de tout cela.

Voilà pour le côté « scolaire » de ma vie hors du circuit éducatif ordinaire. Qu’en est-il sur le plan relationnel ?
Lorsque j’étais enfant, je fréquentais comme tout le monde les autres enfants de mon quartier au bac à sable ou au terrain de jeu, tandis qu’avec mes deux petits frères et me petite sœur tous trois instruits « à la maison », j’avais toujours des compagnons de jeux, de balade, de bricolage ou de travail. J’ai ensuite fréquenté beaucoup d’adultes, mais aussi d’autres déscolarisants alsaciens - nous devions être une demi-douzaine de familles à nous voir très régulièrement. Je ne me sentais donc pas en manque de fréquentations.
Cependant, lorsque j’ai atteint l’âge de l’adolescence, j’ai ressenti que la plupart de mes fréquentations étaient moins âgées que moi : à l’âge du collège, les autres jeunes de ma ville passaient de plus en plus de temps au sein de leur établissement, si bien que j’ai fini par ne plus les voir alors que les autres déscolarisants alsaciens étaient presque tous plus jeunes que moi. Je me suis alors inscrit dans un mouvement de jeunesse pour l’initiation à l’environnement, où j’ai pu me faire quelques copains, puis au club de canoë-kayak.

Cependant, là encore je ne voyais tous ces gens que le week-end. Dès lors, au début de l’adolescence, je manquais de vrais amis de mon âge avec qui « sortir » et discuter de tous les problèmes existentiels qui se posent à un jeune à cette période. Je suis ainsi devenu un solitaire dans la Nature.
C’est pourquoi, à l’âge de 14 ans, j’ai décidé de rentrer au lycée. J’ai donc pris une année pour préparer l’examen qui permet aux jeunes qui ne suivent pas les programmes de l’éducation nationale (par exemple ceux scolarisés dans des établissements privés hors contrat) de rentrer au lycée. J’ai aussi profité de cette année pour voyager - afin de voir du pays, mais aussi de nouvelles têtes. J’ai notamment passé quelques semaines en Angleterre, où j’ai contribué à l’organisation d’un festival de musique.

J’ai obtenu mon examen - premier contact avec l’enseignement académique - avec des notes assez originales (8 en maths et 18 en français, alors que j’étais persuadé d’être bon en maths, mais beaucoup moins en français, puisque si je savais écrire, je ne maîtrisais pas le vocabulaire de l’analyse grammaticale !) qui ne m’ont malheureusement pas permis de rentrer au lycée agricole où mon intérêt pour la nature et l’environnement m’avait attiré. En effet, il s’agit d’un lycée spécialisé, qui peut donc refuser des élèves. A l’entretien d’entrée, je crois que la conjugaison de ma note en mathématiques avec le récit de mon parcours peu ordinaire a profondément refroidi l’équipe pédagogique plutôt conformiste du lycée agricole.

Je suis donc rentré en seconde dans mon lycée de secteur. Cette année fut pour moi celle des nouvelles expériences, entre bons résultats scolaires et temps d’adaptation dans mes rapports avec les autres lycéens : si j’avais des amis, je ne me sentais malgré tout pas intégré.
L’année suivante, j’ai à nouveau postulé au lycée agricole, où je souhaitais entrer en première scientifique pour préparer un baccalauréat spécialité biologie écologie, qui diffère de la spécialité sciences et vie de la terre de l’éducation nationale par le fait que la géologie y est remplacée par de l’écologie (branche des sciences de la vie qui étudie les relations des différents êtres vivants entre eux et avec leur milieu). Étant donné mes bons résultats en seconde, le lycée agricole a été plus ou moins obligé de m’accepter. J’ai ainsi passé deux ans très agréables en internat. Si la mentalité de l’administration restait très conservatrice, j’ai pu trouver une formation qui me passionnait dans un petit lycée où tout le monde se connaissait et où je me suis épanoui. J’ai obtenu le bac cette année avec mention très bien et je me suis inscrit en Licence de Biologie des Organismes et des Écosystèmes.

Cependant, si à mon entrée dans le système scolaire ma motivation naturelle m’a permis d’obtenir de bons résultats scolaires, cette motivation n’a cessé de baisser au fil des années de contraintes et de travail obligatoire à temps plein imposé par l’institution scolaire.

Quelques réflexions
Mon expérience m’a donc amené à quelques réflexions sur le système scolaire que j’aimerais partager. Il m’apparaît deux idées importantes.
Dans le contexte de notre société actuelle, la préservation de relations sociales suffisantes au plein développement du jeune lors de l’adolescence en dehors du système scolaire, pendant la période du collège et du lycée me semble un sujet très important à considérer. Cependant, il me semble que ce système scolaire est tout à fait inadapté à notre nature 3/4 humaine. S’il enseigne des connaissances, il détruit dans le même temps de nombreuses qualités que possédaient l’enfant ou le jeune. Est-il alors intéressant d’entrer à l’école à partir d’un certain âge ? Quelles autres solutions envisager ?

Dans le contexte actuel, la déscolarisation me semble rendre difficile la préservation des relations sociales nécessaires au plein développement du jeune au moment de l’adolescence. Certes, j’ai toujours fréquenté de nombreuses personnes, mais il s’agissait en général soit d’adultes, soit de jeunes moins âgées que moi. En effet, à partir d’un certain âge, les jeunes passent le plus clair de leur temps dans leur établissement scolaire : c’est là qu’ils tissent des liens d’amitié, puis d’amour... D’autre part, les autres déscolarisants de mon âge étaient rares et habitaient souvent loin. Dès lors, en tant que déscolarisant, j’ai vécu une période de flottement durant laquelle je n’avais pas d’amis avec lesquels « sortir » et discuter de tous les problèmes existentiels que l’on se pose à cette période de la vie. Certes, il est probable que la plupart des jeunes se sentent perdus à un moment de leur vie. Mais il me semble tout de même que vers la période de la fin du collège, si j’ai vécu des expériences enrichissantes par d’autres côtés, le fait d’être coupé de la majorité des jeunes de mon âge m’a fait rater une étape importante : j’avais besoin d’être dans le monde des jeunes, et c’est pourquoi j’ai décidé d’entrer au lycée.
La déscolarisation pose donc le problème de la vie entre jeunes à l’adolescence. Mais l’école pose d’autres problèmes. Le système scolaire me semble inhiber, voir détruire de nombreuses qualités inhérentes à l’Homme et qui ne s’expriment en général dans notre société que chez l’enfant : il me semble qu’il menace la curiosité naturelle de l’Homme comme sa créativité et son originalité. Il me paraît tendre au contraire vers l’uniformisation.

Notre système éducatif me paraît tout d’abord menacer l’envie d’apprendre que l’absence de cours académique préserve. Ainsi, lors de mon expérience de l’apprentissage libre, c’est à dire en l’absence de contrainte, ma curiosité naturelle m’a poussé à m’intéresser à de nombreux sujets différents. J’ai ainsi lu des livres ou des revues scientifiques qui m’ont permis d’acquérir de moi-même les connaissances qui sont imposées à d’autres. J’ai même pu aller plus loin et m’intéresser à l’astrophysique à un niveau qui n’est pas traité au lycée à travers des livres comme ceux d’Hubert Reeves. Ma curiosité et mon envie d’apprendre m’ont poussé à me donner des obligations, comme la rédaction de ma revue à intervalles réguliers ou la pratique quotidienne des mathématiques, objectifs qui m’ont poussé à organiser mes journées.
Au contraire, le système scolaire impose à l’élève de nombreuses contraintes. Tout d’abord, le savoir lui est imposé : il est tenu de s’intéresser à la physique de 8 h à 10 h, puis à l’histoire de 10 à 12, etc. De plus, les heures de cours me semblent trop nombreuses : on requiert l’attention de l’élève environ huit heures par jour, sans compter les devoirs, alors qu’à la maison je ne travaillais que cinq à six heures dans une journée en évoluant autant sinon plus qu’un élève scolarisé. Apprendre devient alors une contrainte dont on cherche naturellement à se libérer. La curiosité naturelle disparaît, et le désir d’apprendre se transforme en corvée des devoirs.

C’est mon expérience personnelle qui est à l’origine de ces conceptions. Il me semble en effet que c’est mon envie d’apprendre, préservée par la non-scolarisation qui m’a permis d’avoir de bons résultats au lycée, alors que pour la plus grande partie de mes camarades scolarisés depuis la primaire, apprendre était déjà devenu une corvée. De même, je pense avoir personnellement vécu cette démotivation progressive. En première, je travaillais mes cours car ils m’intéressaient. J’étais naturellement motivé pour des révisions qui étaient pour moi agréables. En terminale si j’étais toujours intéressé, apprendre devenait une contrainte, d’autant plus qu’il y avait un objectif imposé à la fin de l’année : le bac. Il m’arrivait plus souvent qu’auparavant de me dire « je n’ai pas envie de travailler, mais je dois le faire ». Ainsi, au bout de trois ans de cours au lycée, j’ai ressenti une certaine perte de motivation, qui s’est encore accentuée à la fac. Dès lors, il me semble que les personnes scolarisées depuis leur enfance, en particulier les plus fragiles, peuvent avoir perdu toute envie naturelle d’apprendre. Elles doivent se forcer pour tenter de comprendre ce que l’on se croit tenu de leur enseigner, et finalement se résigner à tenter d’apprendre sans y parvenir pour finalement être amenées à redoubler.

J’ai ainsi acquis la conviction que notre système éducatif inhibe la curiosité naturelle de l’Homme
De plus, il me semble que l’institution scolaire inhibe aussi la créativité qui fait de chacun de nous des êtres différents et donc intéressants. En poussant à la recherche d’un résultat immédiat, sanctionné par la note, elle forme à la productivité. Elle s’oppose dès lors aux arts, à la philosophie et en général à toutes les activités qui ne sont pas directement utiles, c’est à dire qui ne servent qu’à satisfaire le bonheur intérieur de l’individu. Il me semble ainsi particulièrement stupide - bien que ce soit justifié par la volonté d’initier le plus grand nombre à cette discipline passionnante - de pratiquer la philosophie, qui demande une réflexion personnelle poussée dans un cadre scolaire. Demander aux élèves de réfléchir à un sujet qui ne les préoccupe pas forcément durant un laps de temps prédéfini me semble aux antipodes d’une réelle démarche philosophique. Cet exemple montre bien à mes yeux que le système scolaire n’enseigne qu’une productivité qui s’oppose à une réelle réflexion. Dès lors, il est facile de se laisser entraîner dans le superficiel et de ne plus penser profondément par soi-même. Il me semble ainsi que la préservation d’une certaine indépendance d’esprit et d’une certaine marginalité demande dans le système scolaire une grande 4/4 force de volonté - force que je ne crois pas que j’aurais eu. D’autre part, les personnes les plus sensibles pourraient ne pas être en mesure de s’adapter à un système totalement opposé à leur nature profonde et subir ainsi l’échec scolaire. Notre système tend donc à l’uniformisation et me semble plus en mesure d’abrutir des individus qui deviennent ainsi de bons consommateurs que de contribuer à créer une société riche de ses différences
Ainsi, les méthodes éducatives académiques me semblent inhiber à la fois la volonté d’apprendre, la sensibilité et la créativité de l’individu : en tentant d’en développer d’autres, elles tendent à détruire certaines qualités inhérentes à l’Homme et me semblent donc loin d’un idéal éducatif.
Si le système scolaire me semble très imparfait, il me semble qu’à partir d’un certain âge, il est enrichissant de sortir du contexte familial qui devient pesant à la longue pour vivre pleinement avec d’autres jeunes.

Une solution envisageable est d’entrer à l’école. La question qui se pose alors est celle de l’âge où l’entrée dans le système est la moins préjudiciable pour l’enfant. Il me semble en effet bénéfique de vivre hors du contexte scolaire pour forger sa personnalité et devenir ainsi moins perméable à un système destructeur, d’autant plus que c’est seulement lorsqu’ils vieillissent que les jeunes se cantonnent à leur établissement ; à l’âge du primaire, je ne crois pas avoir manqué de copains. Ayant vécu une période de flottement à la fin du collège, j’ai tendance à penser qu’il peut être intéressant pour un jeune déscolarisant de rentrer au collège. Cependant, de l’avis de plusieurs personnes qui ont toujours été scolarisées, le collège est l’un des moments les plus difficiles pour résister à la pression du système scolaire, notamment vis à vis de la curiosité naturelle, car il ne demande à l’élève qu’un apprentissage par cœur, tandis que sous le regard des autres, les jeunes encore immatures qui le peuplent ont tendance à succomber à toutes les modes sans y consentir profondément.
Cependant, plus qu’une simple adaptation au système scolaire, il me semblerait intéressant de créer une communauté éducatives où des jeunes déscolarisants se regrouperaient pour passer une partie de leur vie et vivre des expériences éducatives ensemble, sans professeurs ni cours. Certes, cela nécessiterait de trouver des façons de s’ouvrir sur l’extérieur pour ne pas créer un ghetto alternatif, mais pourquoi ne pas imaginer, par exemple, de monter des projets communs avec des lycées ?

Conclusion
Le système scolaire me semble critiquable à la fois du point de vue de l’apprentissage, puisqu’il transforme la curiosité naturelle en corvée d’apprendre, et du point de vue du développement de l’individu, puisqu’il inhibe sa créativité et son individualité au profit de la productivité. Cependant, il se trouve que c’est le système actuellement en vigueur dans notre société et qu’il draine tous les jeunes. Dès lors, dans notre monde actuel, il me semble nécessaire de réfléchir à la façon de préserver les relations sociales nécessaires à son plein épanouissement. Cela peut passer par la scolarisation, mais il me semble plus intéressant d’envisager un regroupement entre jeunes déscolarisants qui souhaitent vivre ensemble des expériences différentes sans se couper du monde
Enfin, ne pourrais-t-on pas imaginer un système éducatif dans lequel l’enseignement serait proposé sans aucune obligation. Chacun, suivant ses désirs, sa volonté et ses projets suivrait ceux qu’il souhaite, poussé par une curiosité naturelle qui pourrait pleinement s’exprimer. S’il doit justifier de ses connaissances, rien n’empêcherait le jeune de passer des certificats lorsqu’il se sentirait prêt, tandis que, le système étant généralisé, le problème de la préservation les relations sociales au sein d’un système marginal serait résolu de lui-même.

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