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lundi 24 novembre 2014

« Garder le fil de la merveille »

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« Garder le fil de la merveille » écrivait Christiane Singer.
Les enfants, non encore initiés à la lassitude du monde et de l’éducation, s’émerveillent sans cesse. Tout, dans le quotidien, est prétexte à s’étonner et se réjouir.

En fait, l’émerveillement échappe aux savoirs, aux connaissances, mais il peut aussi les porter, et se faire le moteur enthousiaste de la découverte du monde et de la vie. L’éducation devrait être une suite incessante de découvertes et de surprises, tout au long de la vie ; et dès lors, l’émerveillement serait la clé de voûte de tout apprentissage, en révélant le sens profond.

Une éducation émerveillée signifie pour le parent la capacité à s’« élever » - sens premier d’ « éduquer » - souvent au prix d’un travail de conscience important. Il sera nécessaire de laisser les attentes et demandes – mais aussi les peurs et les culpabilités - que nous projetons sur nos enfants, pour aller à la rencontre de l’enfant, tel qu’il est, et voir qu’il est une merveille. Oui, cet enfant, tel qu’il est, est merveilleux, plein de qualités, de talents, de dons : il est unique. Chaque accompagnement sera forcément unique.

S’émerveiller de son enfant est la base d’une éducation bienveillante et consciente. L’enfant peut être le guide de son éducation, c’est à dire qu’il emmène ses parents vers sa propre autonomie. Pour le parent, éduquer devient alors plus simple et plus instinctif : il s’agit avant tout de se mettre à l’écoute, de manière active, et de répondre aux besoins de son enfant tout en le laissant responsable et intègre.

Le chemin ne ressemblera sans doute pas du tout à ce que vous imaginiez, il paraitra parfois incompréhensible, voire irrationnel, sans repère aucun, sans vérité solide à laquelle s’accrocher, parsemé d’ « erreurs », mais il sera tellement merveilleux. Un constant rappel à l’essentiel. Encore une fois, ce n’est pas le but qui importe, mais le chemin !

L’émerveillement mène donc à la confiance : quelle chance que d’avoir fait confiance à son enfant, de l’avoir respecté dans son être, de l’avoir accompagné avec cette qualité d’être, et de toujours refaire sa connaissance… Et de nous accompagner nous-mêmes de la sorte.

Ce cheminement fait aussi la part belle à la joie, au plaisir et au désir, c’est à dire à « l’accroissement de l’intensité vitale »[1] : c’est la puissance de la vie qui s’exprime ici, dans toute sa splendeur. Imaginez la saveur de la première pomme croquée, la beauté d’un printemps renaissant, le bonheur et l’enrichissement des relations tissées, ou même l’enthousiasme et la satisfaction lorsque l’on parvient à jouer d’un instrument après s’être longuement entrainé, ou la joie d’avoir compris quelque chose !… 
L’émerveillement est une invitation à prendre le temps, à la contemplation – dans ce monde où tout va trop vite, où l’on ne prend plus la peine de regarder, de sentir… Nous sommes ici pour vivre, nous émerveiller, et créer une existence heureuse.

De cette capacité à s’émerveiller dépend rien de moins que la société de demain et l’avenir de notre monde. Car celui qui s’émerveille se sent aussi responsable d’entretenir la beauté, la bonté, la poésie ; d’y participer et de contribuer au réenchantement du monde.  L’émerveillement est en réalité chose sérieuse, choix d’une intelligence lucide.

Je terminerai par cette sentence de Bachelard :
« Il est des heures dans l’enfance où tout enfant est l’être étonnant, l’être qui réalise l’étonnement d’être. »

Et je vous conseillerai le bel ouvrage de Denis Marquet, Nos enfants sont des merveilles: les clés du bonheur d'éduquer (2012, Ed. du Nil).






[1] MARQUET Denis, 2012, Nos enfants sont des merveilles: les clés du bonheur d'éduquer. Ed. du Nil, p.49

dimanche 23 novembre 2014

Education et empathie


L’empathie est la capacité que nous avons à nous mettre à la place de quelqu’un et à  comprendre ce qu’il ressent. C’est une qualité précieuse, qui permet de développer des aptitudes sociales, que ce soit en famille ou en société. Elle favoriserait une culture de la paix et de la non-violence ; à ce titre, elle doit donc pleinement être intégrée au cœur de l’éducation bienveillante. Il semble que l’empathie soit liée à plusieurs éléments, tels que le respect, les émotions, le vivre ensemble, la solidarité, etc.
Récemment, les neurosciences se sont également penchées sur l’empathie, révélant l’existence de systèmes cérébraux spécifiques, neurones « miroir » ou « résonnant ». Elle est, semble t’il, un besoin fondamental de tout être humain – et pourtant, elle est souvent oubliée dans notre culture, ignorée par l’éducation, qui a privilégié et survalorisé le mental et l’intellect.

A partir de quel âge l’empathie se manifeste t’elle chez l’enfant ?
Elle apparait naturellement chez le tout-petit, elle est en fait inhérente à l’humanité. Selon Serge Tisseron, l’empathie se développe réellement chez le petit enfant entre l’âge de 8 et 12 mois. Elle est alors avant tout émotionnelle : l’enfant ressent les émotions de l’autre. Il comprend les émotions et désire aussi venir en aide. Vers ses 4 ans et demi, apparait l’empathie cognitive, l’enfant est alors capable de se représenter l’état mental de l’autre.

  •  Empathie, approche centrée sur la personne, CNV


Si le psychologue Carl Rogers a mis l’empathie au cœur de sa théorie de l’approche centrée sur la personne, celle-ci est également le moteur de la CNV (communication non violente). Nous évoquions la possibilité de l’écoute active ci-dessus, et il est également important de « parler juste » : comment vais-je exprimer mes émotions ? Je reçois, par l’écoute, et je donne, par l’expression – j’accueille - et tout cela sans jugement : toute émotion est légitime. La colère ou la peur par exemple, comme toute émotion, comme tout état, est non seulement légitime, mais aussi momentanément utile, nécessaire, voire salutaire. L’émotion est l’état qui me permet de répondre à une situation ; l’état émotionnel est le moment de décharge, de libération – nécessaire de cette (sur)charge émotionnelle.

  • Auto-empathie


Comment pourrais-je respecter les autres et leurs émotions, si je ne me respecte pas moi-même ? Comment pourrais-je vivre en bonne intelligence avec les autres si je n’assume pas mes besoins émotionnels ? La première partie de ce cheminement est consacrée à la relation que l’individu entretient avec lui-même : il s’agit de l’auto-empathie. Apprendre à reconnaître, comprendre et gérer mes émotions et mes besoins – être en lien avec moi-même – et ainsi être conscient de ce que je ressens et expérimente (plutôt que de rester inconscient ou vaguement conscient et de se laisser maîtriser par des processus qui nous échappent, ne nous appartiennent pas forcément et qui ne sont dès lors pas choisis, mais subis). Par ailleurs, et c’est notre thème de recherche via une éducation joyeuse : la joie doit toujours être notre boussole.

  • Empathie et culture émotionnelle


Il est important d’encourager une culture de l’intelligence émotionnelle, avec moi-même, en tant que parent, mais aussi avec mes enfants. Je peux d’abord faire ce travail personnellement ; être clair quant à mes émotions et mes besoins, exprimer mes demandes, et poser des questions à mes enfants : « comment te sens-tu ? » est un début. J’écoute activement : ainsi, je suis relié à moi-même et aux autres, dans le moment présent. Il est tout à fait envisageable de pratiquer cette « hygiène de vie » émotionnelle au quotidien, tout comme nous prenons la peine de nous brosser les dents le soir.
Michel Claeys Bouuaert, qui a consacré plusieurs ouvrages à l’éducation émotionnelle (Ed. Le souffle d’or) propose par ailleurs sur son site un guide pratique pour éducateurs et enseignants comprenant des exercices à mettre en pratique avec les plus jeunes[1].

L’empathie est à mon sens fortement liée à cette activité et valorisation de l’intelligence du cœur. Elle relève d’un savoir-être, c’est à dire d’une qualité d’être en processus qui se « travaille » tout au long de la vie. Et parce que nous ne vivons pas (encore) dans une culture de la paix et de la non-violence, il nous faudra sans doute faire un cheminement pour nous défaire de nos conditionnements non-bienveillants, voire violents.
Je précise qu’il ne s’agit pas non plus d’aller vers un autre extrême ; nous ne devons pas quitter la condition de bourreau pour celle de la victime (ou l’inverse) ; de toute évidence, ces deux polarités étant immanquablement liées, nous allons généralement de l’une à l’autre, comme s’il s’agissait des deux faces d’une même pièce. Il s’agit au contraire de quitter ces états et d’adopter une posture de responsabilité.

L’empathie ne signifie pas non plus prendre la responsabilité des émotions ou des besoins de l’autre : elle se met à l’écoute, mais ne se substitue pas ; elle accompagne, sans intrusion, et laisse l’autre libre de lui-même, et donc pleinement responsable. Là réside le respect : de soi et de l’autre, et donc l’empathie.

  • Empathie et responsabilisation


Concrètement, il apparaît clairement que nos enfants ont tendance à reproduire nos propres schémas non résolus. La manière la plus pertinente d’encourager l’empathie chez un enfant est de la pratiquer soi-même et avec eux, au quotidien – car nous savons qu’un discours, même répété, ne laisse que peu de traces. Par ailleurs, nous pouvons encourager et nourrir des valeurs positives à travers des lectures inspirantes par exemple (voir ci-dessous).

Il est vraisemblable qu’une éducation bienveillante et consciente (parentage) encourage tout naturellement l’empathie et l’intelligence émotionnelle des enfants. A l’inverse, ce sont au contraire les blessures d’enfance qui engendrent manque d’empathie, narcissisme, fausses croyances limitantes et autres conséquences : si je ne suis pas guéri d’un manque ou d’une souffrance que j’ai vécus, je chercherai à le combler d’une manière ou d’une autre, tout au long de mon existence. La vie et ses expériences sont une constante invitation à guérir, apprendre, grandir en conscience ; s'éduquer, c'est se libérer et se responsabiliser. 

  • Lectures conseillées


Lectures pour les parents :
Michel Claeys Bouuaert, Pratique de l'éducation émotionnelle : Une approche ludique, 2004, Ed. Le Souffle d'Or
Jean-Philippe Faure, Céline Girardet, L’empathie, le pouvoir de l’accueil, 2003, Ed. Jouvence
Jean-Philippe Faure, Eduquer sans punitions ni récompenses, 2005, Ed. Jouvence
Isabelle Filliozat, Au coeur des émotions de l'enfant, 2013, Ed. Marabout
- Que se passe t-il en moi ? 2013, Ed. Marabout

Lecture pour les enfants :

Julie Belaval, Carla Manea (illustrations), Le temps des émotions, 2013, Ed. Rue des enfants, à partir de 4 ans.


Gilles Diederichs, Gestion des émotions - 35 activités pour aider votre enfant à mieux vivre les émotions, 2014, Ed. MANGO


Dharmachari Nagaraja, Histoires d'ailleurs : Petits contes de sagesse bouddhiste pour aider votre enfant à vivre dans l'harmonie, 2014, Ed. Le Courrier du Livre


Michel Piquemal, Philippe Lagautrière, Les philo-fables pour vivre ensemble, 2009, Ed. Albin Michel Jeunesse

David Sander, Sophie Schwartz et Clotilde Perrin (illustrations), Au coeur des émotions, 2010, Ed. le Pommier





[1] PDF disponible à l’adresse suivante, exercice d’empathie p .71 : http://www.education-emotionnelle.com/wp-content/uploads/2012/08/education-emotionnelle-jeunes.pdf

samedi 20 avril 2013

La méditation, remède contre les troubles de l'attention ?



Les adeptes de la méditation de pleine conscience posséderaient une plus grande épaisseur corticale dans des régions du cerveau responsables de la régulation de l'attention. Une partie de ces mêmes zones serait plus mince chez les individus souffrant d'un trouble déficitaire de l'attention avec ou sans hyperactivité (TDAH). Des chercheurs de l'Université de Montréal et de l'Université McGill ont établi ce rapprochement qui fait l'objet d'un article publié dans la revue Biological Psychology.

"Cette recherche donne à penser qu'on aurait peut-être intérêt à procéder à des études cliniques bien contrôlées pour vérifier si des personnes aux prises avec un TDAH pourraient bénéficier des effets de la méditation. D'autant plus que des travaux à l'aide de l'imagerie fonctionnelle ont déjà montré que la méditation pourrait améliorer les capacités d'attention de gens qui ne présentent pas un tel déficit", estime Pierre Rainville, professeur au Département de stomatologie de l'UdeM et directeur du Laboratoire de recherche en neuropsychologie de la douleur.

Les chercheurs ont fait passer différents tests à 18 adeptes de méditation ayant accumulé un minimum de 1000 heures de pratique. Ils ont découvert que ces participants rapportaient une plus grande "capacité d'absorption" que les sujets témoins. Meilleure était la capacité d'absorption, plus grande était l'épaisseur corticale. "On définit la capacité d'absorption comme l'aptitude à s'immerger complètement dans ce qui soutient notre attention. C'est la façon, par exemple, dont un spectateur assis dans un théâtre se voit transporter par l'action qui se passe sur scène au point où il en oublie où il se trouve", explique M. Rainville.

Cette capacité d'absorption rendrait les personnes qui pratiquent la méditation plus habiles à se concentrer sur une source d'information précise, de même qu'à filtrer toute interférence. Des chercheurs américains ont récemment réussi à faire cette démonstration par des tests neuropsychologiques et des mesures d'activité cérébrale, rappelle le professeur Rainville.

Selon lui, ces nouvelles données renforcent la pertinence de poursuivre d'autres recherches pour évaluer les effets de la méditation de pleine conscience sur le contrôle de la douleur. Cela pourrait être particulièrement intéressant chez des personnes âgées en bonne santé ou souffrant de troubles cognitifs légers. "Bien qu'ils perçoivent la douleur avec peut-être davantage d'acuité, les adeptes de méditation n'y réagissent pas avec la même émotion. Des résultats en imagerie cérébrale fonctionnelle illustrent bien que les régions de leur système limbique, qui jouent un rôle important dans les émotions, ne sont pas mobilisées lorsqu'ils ont mal. Certaines recherches semblent indiquer que l'efficacité des systèmes d'autorégulation de la douleur diminuerait au cours du vieillissement normal. Est-ce que la méditation pourrait alors aider les gens âgés à mieux gérer leur douleur ? Cela reste spéculatif mais mérite assurément notre attention", avance celui qui est aussi chercheur à l'Institut universitaire de gériatrie de Montréal.

Si les bienfaits cliniques de la méditation demeurent encore incertains tant pour les individus aux prises avec un TDAH que pour soulager la douleur chez les ainés, il en va autrement pour les personnes souffrant d'anxiété ou des effets délétères du stress. "Ces individus voient souvent leurs pensées ou leurs activités interrompues par des interférences qui proviennent de ruminations ou de l'anticipation d'un danger potentiel, mentionne Pierre Rainville. La méditation de pleine conscience, en nous aidant à recentrer notre attention sur le moment présent, contribuerait à diminuer le retentissement émotionnel négatif de ces pensées. Évidemment, cela pourrait également expliquer au moins en partie les effets bénéfiques que nous avons observés sur la douleur."

Manifestement, ce champ de recherche aux frontières des neurosciences cognitives et des approches parallèles issues des traditions orientales nous réserve encore bien des surprises.

vendredi 22 mars 2013

Comment faire d’un mauvais collège le collège du bonheur



Le taux de réussite au brevet de ce collège est passé de 64% à 95%. Nouveau principal, confiance dans les profs, transmission de valeurs, et surtout, plaisir.

La salle des profs jouxte le bureau du principal. Elle est très grande et claire. Il y a des éclats de rire à l’heure du déjeuner. Les profs sont beaux, ou beaux d’être heureux, impossible à dire (sauf pour l’assistante d’espagnol, qui est objectivement une bombe atomique).
Quand le prof de français envoie un texto à des élèves, il hésite à masquer son numéro, décide de le faire quand même, mais signe « Amitiés » parce que c’est ce qu’il ressent. Quand la secrétaire de direction fête ses 50 ans, l’équipe lui offre un sac de grande marque vernis couleur prune.
Les profs m’assurent que ce n’est pas une mise en scène et qu’ils n’ont pas été payés par le rectorat ou la direction pour étaler leur bonheur.

Avant, c’était « beurk, argh, pfff »
Difficile à envisager, mais le collège Georges Duhamel, avant, c’était la zone et la loi de la déprime. Au début des années 2000, c’était un établissement connu pour sa petite délinquance de couloir et ses faibles résultats au brevet – 64% de réussite.
Situation sclérosée, puisque la direction et les profs n’arrivaient plus à se parler et les lundis matin étaient cauchemardesques. A l’époque, les classes étaient en sous-effectifs (370 élèves pour 468 places) ; plus que louche à Paris.
« Quand j’ai su que mon aîné était sectorisé sur ce collège, j’ai dit des mots comme “beurk, argh, pfff” », résume une mère d’élève. Finalement, son aîné a eu de la chance : en 2004, l’année de son arrivée, tout a changé. Un nouveau principal est arrivé, Albert Zenou, surnommé « Zenounours » ou « Zorro », qui a aujourd’hui 62 ans.
En quelques années, il a transformé le collège en un établissement dans lequel on peut mettre ses enfants sans flipper : la réussite au brevet est passée à 95%, et le bien-être est palpable.

« L’autre n’est pas un tordu »
Le prof de français, « momie » qui enseigne dans le collège depuis 17 ans, pense que la confiance qui émane du principal a été déterminante dans la métamorphose de l’établissement.
« Le principal a réussi à nous fondre dans une même pâte grâce à une absence de suspicion. Il ne nous regarde jamais comme des fumistes et c’est très rare dans l’Education nationale. Il n’y a pas de paranoïa institutionnelle. »
En essayant d’expliquer les raisons de son bien-être dans l’établissement, une jeune prof parle aussi de confiance :
« On se voit en dehors des cours, on s’entend bien et le principal nous laisse les clés de l’établissement quand on fait des soirées. »
A son pot de départ à la retraite, une prof a raconté qu’elle ne s’était pas réveillée un matin. Arrivée dans le bureau du principal, il lui aurait simplement dit qu’il était sûr maintenant qu’elle était humaine.
Albert Zenou sait comment créer un bon climat de travail. Il a longtemps tenu une revue qui s’appelle « Education et management » ; il y a appris les vertus de la structure enveloppante. Il connaît tout du beau-frère de la prof d’espagnol. Il sait aussi dire quand cela ne va pas :
« Je le fais avec l’idée que l’autre en face est capable de recevoir [des critiques, ndlr] et qu’il n’est pas un tordu. »

Mixité et sac Picard
Parallèlement, à son arrivée, Albert Zenou a tout de suite souhaité mettre fin au détournement des élèves des milieux aisés : ceux qui avaient les moyens de fuir l’affectation en allant dans le privé.
Pour cela, il a créé des filières sélectives. D’abord une classe « bilangue » (même nombre d’heures d’anglais et d’allemand dès la sixième). La prof d’allemand, qui a l’air d’être une pointure, est particulièrement bien traitée : elle a sa salle, son PC et son vidéoprojecteur.
Il a ensuite lancé des sections latin et grec, une classe européenne, une section sportive (neuf heures d’escalade par semaine) et des options scientifiques (stages en labo en partenariat avec l’hôpital Necker).
Une mère d’élève, qui a longuement hésité à mettre ses enfants à Georges Duhamel, mais ne le regrette pas :
« Je suis contente de la mixité qu’il a réussi à créer. Mes fils ont des amis de toutes les religions et pas une semaine ne se passe sans que je me dise qu’ils sont ouverts d’esprit sur les autres familles et leur fonctionnement. Ils me bluffent, je suis contente. »
Puis elle ajoute :
« Ce qui est bien aussi, c’est que les élèves ressemblent à des élèves. Quand je vois sur le trottoir d’en face, des collégiens de Victor Duruy habillés avec leurs doudounes à la mode, cela m’horrifie. Ici, personne n’est mis à l’écart parce qu’il n’a pas le jean bidule. »
Les élèves aisés sont bienvenus, mais la provocation n’est pas tolérée. Albert Zenou et son adjointe Carole Blasco veillent tous les matins à l’entrée du collège. L’interdiction des sacs à main permet de limiter la frime :
« Un jour, une fille est arrivée en cours avec un sac Prada. On lui a demandé de le vider et on lui a donné un sac Picard. Cela n’avait rien à voir, sauf la première lettre des deux marques. Elle n’est plus jamais revenue avec. »

Planter les flèches du respect
Enfin, le principal a essayé de transmettre des valeurs aux enfants. Pied-noir, il est arrivé d’Algérie à l’âge de dix ans. Ses parents n’ont jamais voulu regarder en arrière (seulement les bons souvenirs, pas de haine).
« Je marche avec des flèches dans le dos, et ce sont celles du respect. Je viens d’une famille simple qui a vécu une immense perte et qui ne demandait rien. »
Avant de devenir principal, il était professeur de lettres classiques. « Le latin, cela structure. »
Bref, l’homme porte souvent une cravate rose, mais c’est sa seule folie. Il a le goût de l’ordre et du sérieux. A Georges Duhamel, pas de vernis, de maquillage, de tenues inappropriées ou de casquettes. Avant de partir en voyage scolaire, les élèves doivent signer une charte de bon comportement. Une élève nous dit que les parents sont « hypercontents », mais que cela va « parfois » un peu loin.
Le responsable de la vie scolaire, Yannick, est grand type très baraqué au regard doux. C’est un ancien sportif professionnel et ancien prof de français à l’université de Toronto, rentré le temps d’obtenir un visa permanent.
C’est un pilier du collège et Zenou l’a prié de rester un an de plus alors qu’il devait repartir. Avec le principal, ils essayent de prendre les problèmes en amont (aussi sur Facebook). Sabrina, 13 ans, confirme se sentir en sécurité :
« Moi, un jour j’ai été suivie par des garçons jusqu’à chez moi, je l’ai dit à mes parents, le principal a été mis au courant. Ça n’a jamais recommencé. Ça reste au stade de petites histoires. »
Il n’y a pas eu de conseil de discipline depuis environ sept ans.

« Ça m’amuse pas de faire du jersey »
Ambiance tout à fait saine, donc. Des profs qui ne se sentaient à l’aise qu’en lycée décident de rester en collège. Beaucoup ont envie de s’investir de façon « anormale ». Ils font tous de l’aide aux devoirs et proposent des ateliers dans le cadre de l’accompagnement éducatif (ainsi que des heures de soutien non-rémunérées).
Le niveau monte. La prof d’anglais, jeune blonde au pull rouge, a monté un club ciné. Elle organise une séance de cinéma en VO par semaine, avec relevé du nouveau vocabulaire à la fin.
« C’est le seul problème ici, on ne peut rien refuser au principal. On bosse certainement beaucoup plus qu’ailleurs. »
Au collège, entre midi et deux, des dizaines d’activités sont possibles. Calligraphie, boxe, cinéma en anglais, bridge, langage des signes...
A la loge, Nicole Duhamel, 67 ans, qui porte le nom du collège et s’en amuse, propose des ateliers tricot pour les profs et les élèves, plusieurs fois par semaine, parce que cela lui fait plaisir.
« C’est ma passion le tricot, mais ça m’amuse pas de faire du jersey, il faut que ce soit compliqué. »
Elle adore l’accueil (elle dit « mes profs ») et elle nous assure qu’elle pleure déjà à l’idée de partir en juillet à la retraite.
Le lundi midi, le CPE Yannick anime quant à lui un cours de hip-hop sur casting. En salle 209, une dizaine d’élèves dansent et reproduisent des chorégraphies mises en ligne sur Youtube – le niveau est dingue.
Par exemple, ce lundi midi, un garçon, encore petit, l’air timide, qu’on aurait dit souple comme une branche de platane, a fait une roulade arrière sur une table de classe avant de faire des vagues avec les bras et des choses folles au sol.

samedi 23 février 2013

How kids can teach themselves (vidéo)



Sugata Mitra is Professor of Educational Technology at Newcastle University. He presents about "Outdoctrination: Society, Children, Technology and Self Organisation in Education" at the LIFT07 conference in Geneva, Switzerland, on Thursday, February 8, 20007.

Sous-titres en français (et autres langues) sur le site de TED.com
"Nous avons constaté que des enfants de six à 13 ans peuvent s'auto-instruire dans un environnement connecté, indépendamment de tout ce que nous pourrions mesurer. Donc, si ils ont accès à l'ordinateur, ils s'enseignent eux-mêmes, y compris l'intelligence. Je ne pouvais pas trouver une seule corrélation avec quoi que ce soit, mais il fallait que ça se passe en groupes. Et c'est peut-être d'un grand intérêt pour ce groupe car vous parlez tous de groupes. Donc, ici, c'est la puissance de ce que ce groupe d'enfants peut faire si vous supprimez l'intervention d'un adulte."


vendredi 8 février 2013

Confiance en l'enfant



C’est étrange, quand on y pense, cette ingérence permanente des adultes dans la vie des enfants. Bien sûr, je ne fais pas allusion aux soins et aux attentions dont les enfants ont besoin, je parle du manque de confiance permanent dont font preuve les adultes envers les enfants. Cela commence par leur parler en langage bébé. Comme s’ils ne comprenaient pas ce que nous disions en langage clair et courant. Et puis cela se poursuit par toutes sortes d’accessoires ou d’attitudes dont le message sous-jacent est : « tu ne peux pas le faire seul, tu as besoin d’un plus grand que toi » (je n’ai pas confiance en toi ?) : un harnais pour lui apprendre à manger, des gobelets en plastique, se faire porter dans les escaliers, ne pas laisser manger ce qu’il veut et dans la quantité voulue, et ainsi de suite.

Pourtant, quand nous même étions enfants, nous n’avions pas l’impression d’être des incapables ou encore des semi êtres humains… Nous avions déjà pleinement conscience de pouvoir accomplir tout un tas de choses, à la mesure de notre stade de développement bien sûr.

Et c’est ainsi que les enfants gagnent en confiance, en estime d’eux-mêmes mais aussi en responsabilité. Parce que ce n’est qu’en ayant des responsabilités à gérer que l’on devient responsable. Apprendre demande du temps, grandir demande du temps… Il est nécessaire d’accorder ce temps, sans le voir pour autant comme un temps de ratés, d’échecs. C’est en réalité un temps formateur, durant lequel nous avons besoin de la confiance de notre entourage. Chaque enfant a son rythme propre.

Le rôle de parent et/ou d’éducateur n’est guère facile. Parce qu’il demande avant tout un travail sur soi, non pas sur l’enfant. C’est en travaillant notre confiance, avec une bonne dose de lâcher-prise que nous pouvons construire des relations saines et significatives avec les enfants, mais aussi avec toute personne. Ce travail demande souvent une guérison de notre propre enfant intérieur à qui l’on n’a pas fait confiance. Et aussi de sortir d’un conditionnement de l’adulte qui sait tout et de l’enfant qui ne sait rien. Parce qu’en vérité, les enfants en savent beaucoup, vraiment beaucoup. Et même la plupart du temps, beaucoup plus que la plupart des adultes. Ils ont une conscience aigue des choses et de l’essentiel. L’adulte doit aussi apprendre que liberté ne rime pas avec anarchie, il est possible d’établir des limites saines, une autorité saine « qui fait grandir l’autre » comme dit Michel Serres.

C’est à ce prix que nous offrirons une place plus équitable et plus respectueuse à l’enfant dans nos sociétés. 

dimanche 3 février 2013

L'estime de soi, une pédagogie de la liberté



Par Alain Bénel, Professeur de philosophie au lycée Louise-Michel, Bobigny, Seine-Saint-Denis, dans Education & management, n°31, page 32 (05/2006). Texte intégral disponible ici.
  
S'estimer soi-même est ce sentiment de valorisation qui, nous élevant au yeux de notre propre conscience, sans pour autant se confondre ni avec l'orgueil ni avec le narcissisme, permet d'accéder à la connaissance. Pour ancrer mon propos, je prendrai mon expérience de la réalité de cette mésestime de soi, que manifestent certains de mes élèves dans le cours de philosophie. Et je privilégierai ici mes élèves de séries technologiques dans la mesure où c'est au coeur de celles-ci que l'enseignement de la philosophie rencontre ses plus grandes difficultés, là où, en raison d'un refus plus manifeste qu'ailleurs des exigences scolaires doublé d'un regard sur soi dévalorisant, l'on s'ôte a priori la possibilité d'accéder aux exigences de l'enseignement proposé.

L'égalité de principe et d'essence
La relation pédagogique est par nature asymétrique au sens où "les termes qui y sont impliqués ne peuvent être permutés sans que leur nature en soit modifiée. Alter ne peut y prendre la place d'ego" Néanmoins, et pour lutter contre ces discours d'auto-dévalorisation de soi, je suspends dans la pratique philosophique, dès le premier cours, la distance entre l'élève et le professeur. J'affirme qu'il y a entre eux et moi une égalité de principe et d'essence dans les dispositions à raisonner philosophiquement. Les seules distances qui demeurent tiennent à ma culture, à ma formation, aux années d'expérience, à l'autorité que me confère le cadre de ma fonction mais, du point de vue de l'effort demandé pour philosopher, il y a une différence de degré, non pas de nature. Cette affirmation est inhérente à l'enseignement socratique tel qu'il s'énonce dans la maïeutique : accoucher les âmes des connaissances qu'elles portent en elles en les aidant à emprunter le bon chemin - qui est celui de la raison - lequel est le même pour l'enseigné et l'enseignant qui a simplement emprunté depuis plus longtemps ce chemin.

Assumer d'être un sujet libre et responsable
L'estime de soi est donc bien ce rapport intime de soi à soi qui se noue dans une décision courageuse où nous nous prenons en charge comme sujet libre de notre travail. Or, cet effort originel est doublé d'un courage à plus long terme, puisqu'il faudra ensuite surmonter l'inquiétude d'être devenu l'origine absolument libre d'un chemin de pensée dont on ignore s'il sera réussi ou non mais dont on endosse l'entière responsabilité. Assumer cette responsabilité et ce risque, au principe de sa décision, est la condition essentielle à toute construction effective de l'estime de soi puisque c'est faire le pari que l'on possède en soi les capacités à produire un travail dont l'aboutissement est incertain. Incertain puisqu'il dépend de ma détermination à faire un bon usage de capacités que je découvre à mesure que je me veux dans mon travail : c'est donc le risque de l'inconnu et de l'abîme puisque c'est un voyage à la découverte de soi-même.
C'est ce risque que j'exige de mes élèves en leur disant que je ne leur reproche pas leurs erreurs de pensée mais de n'avoir pas osé se choisir comme les acteurs et auteurs libres de leur propre pensée. Ce qui peut se traduire sous cette forme : "Ton travail n'est pas philosophique non pas parce qu'il n'est pas à la hauteur de je ne sais quel idéal philosophique mais uniquement parce qu'il n'est pas porteur du risque que tu dois prendre si tu veux te sentir digne d'un travail qui soit, en bien ou en mal, l'incarnation d'une pensée libre dans l'éventualité de l'échec." En ce sens, il ne peut s'estimer en elle puisqu'elle est, au sens fort et strict, impersonnelle par défaut d'engagement en elle. L'estime de soi devient alors un combat intérieur à l'élève entre ce qu'on lui accorde qu'il est, une fois encore par principe et par essence, et l'effort volontaire qu'il doit réaliser pour se prouver à lui-même qu'il l'est véritablement en acte. La conséquence d'une telle décision de se risquer vers soi se donne dans ce que je qualifierai de modification du regard que l'élève porte sur lui : tout d'abord, la valeur accordée à la note se modifie dans la mesure où celle-ci n'est plus ressentie comme une évaluation extérieure. L'élève y est vraiment pour quelque chose et, s'il y a échec, il n'a pas à rougir sous le regard du professeur comme s'il s'était dérobé au travail demandé. Cet échec peut être intériorisé comme une étape vers un travail plus abouti. La note peut vraiment être assumée comme sienne au sens où elle traduit un échec quant au résultat mais pas un défaut quant à la volonté : on n'a pas honte de sa note lorsqu'on sait pouvoir la regarder comme le simple indice qu'on n'a pas bien fait et non la négation de la volonté qui nous animait de bien faire. Ensuite le travail, dans son caractère laborieux et souvent déplaisant, n'est plus vécu comme une contrainte purement extérieure à laquelle l'élève se soumet sans le vouloir, mais comme ce qu'il est capable de vouloir car il sait que s'y décide sa capacité à assumer cet effort comme ce qui le regarde, lui, et non pas comme ce qui regarde uniquement le professeur. On peut ainsi légitimement s'estimer dans sa dissertation si on l'a vraiment choisie comme sa dissertation : c'est-à-dire si on en a fait son oeuvre. Enfin, on ne rejette plus sur une extériorité hostile ou malveillante ses manques, ses difficultés ou son inculture lorsque l'on a tout fait, par un acte de volonté ferme et déterminé, pour user au mieux de cette dernière dans la situation qu'il nous a été donné d'affronter. Aucun élève ne rejette la responsabilité pleine et entière de son travail lorsqu'il a effectué ce dernier dans un acte où s'incarnait sa résolution à bien faire. C'est en ce point que peut s'engendrer peu à peu dans des actes l'estime de soi telle que définie tout au long de cet article : elle est cette disposition acquise, mais potentiellement inscrite en chacun, à bien user de notre libre volonté et à être ferme dans nos résolutions. Cette disposition où vient s'incarner notre liberté, Descartes la nomme "générosité" dans l'article 153 des Passions de l'âme ; désignant par là une vertu qui s'éprouve précisément dans l'estime que l'on se porte parce que l'on s'efforce de bien user de la libre disposition de ses volontés. L'homme "généreux" accorde à l'autre cette liberté créatrice, principe de la création de soi par soi, et ne méprise personne. Il sait trop bien que le chemin de la liberté est aussi ferme que difficile et qu'il serait orgueilleux d'ôter à autrui ce que l'on s'accorde à soi-même. La distance qui sépare alors l'estime de soi de l'orgueil réside dans une liberté dont je ne m'attribue pas l'exclusivité puisqu'elle est égale en chacun. Le professeur généreux au sens cartésien accorde à ses élèves cette liberté qu'il tente de faire vivre dans ses cours, ses exigences, ses efforts en reconnaissant en eux des êtres dignes de cette liberté comme lui. Il ne servirait à rien de dire à nos élèves de travailler pour, selon les mots de Kant, "parvenir à l'estime de soi", si l'on ne postule pas qu'ils sont déjà estimables comme auteurs libres de ce que l'on exige d'eux.

lundi 21 janvier 2013

Jean-Claude Guillebaud : « Contre le pessimisme ambiant, l’optimisme stratégique »


Contre l’utilisation abusive du mot crise, l’auteur d’ « un autre monde est possible », ancien reporter de guerre, journaliste, écrivain milite pour le recours à un « optimisme stratégique »

Il ne croit ni en “la crise” – concept qui suppose un retour à la normale et évoque donc un état plus passager que définitif -, ni en la fin annoncée de la démocratie et du vivre-ensemble. Journaliste, écrivain, et auteur d’Un autre monde est possible, Jean-Claude Guillebaud croit en une mutation d’une ampleur prodigieuse. Tellement prodigieuse que pour l’heure, nous n’avons ni les mots ni les concepts pour la nommer et la comprendre. Une mutation porteuse de menace mais aussi de formidables promesses qui, pour se réaliser, requièrent autre chose que le pessimisme et la dérision du moment. Autre chose que ce “cynisme tendance” qui, “parce qu’il est à la fois auto-réalisateur et démobilisateur”, agit sur nos sociétés comme un poison en alimentant la désaffection pour la chose publique au risque de précipiter les démocraties dans la crise.
Son antidote : une autre grille de lecture face à la réalité actuelle. Empreinte d’un optimisme non pas béat mais lucide et donc, “stratégique”. De cette “énergie d’action” qui, selon lui, “pousse les gens vers les urnes ou la place Tarir” et qu’il appelle l’espérance. Explications.

Depuis quelques années, on constate une récurrence du mot crise dans le langage public. Que ce soit dans les journaux, à la radio ou à la télévision, il est utilisé plusieurs centaines de fois par jour pour évoquer la réalité actuelle et même s’il est prononcé de bonne foi, j’y vois un terme mensonger ; un terme qui nous induit en erreur parce qu’il évoque un état passager et sous-entend qu’une fois cet épisode passé, on en reviendra plus ou moins à la situation antérieure. En termes économiques, cela équivaut à croire qu’on renouera avec la croissance, avec le chômage à 4 % etc., ce qui est évidemment faux.
Pour la bonne raison que ce n’est pas une crise que nous vivons mais une mutation gigantesque. Et je pense qu’à condition de faire un effort d’analyse, en prendre conscience est plutôt rassurant. Parce que nous vivons en réalité cinq mutations qui s’enchevêtrent, qui interagissent les unes sur les autres jusqu’à, au final, n’en former plus qu’une, prodigieuse. Ce qui est paradoxal c’est que tout le monde a plus ou moins conscience de ces différentes mutations mais que personne ne les met en perspective. D’où la méprise sur la situation actuelle.

Mutation géopolitique


La première mutation évidente que nous vivons est de nature géopolitique et ses conséquences sont majeures puisqu’elle implique que c’en est fini de la centralité du monde occidental ; autrement dit d’une situation d’hégémonie économique, technologique, militaire et même culturelle qui perdurait depuis quatre siècles et qui est aujourd’hui révolue. Ce qui signifie que le monde tel que nous l’avions toujours connu n’existe plus, qu’il est aujourd’hui décentré. Pour autant je ne pense pas qu’il faille y voir le déclin de l’Occident – contrairement à ce qu’affirment certains – car ce monde que nous avons dominé pendant des siècles, nous l’avons profondément remodelé ; au point que même des pays qui nous paraissent extrêmement éloignés de notre culture, comme l’Inde ou la Chine, sont profondément occidentalisés.

Seconde mutation, la mondialisation


De cette première mutation en découle une autre, évidente et tout aussi majeure : la mondialisation, laquelle entraîne une critique d’ordre à la fois économique et idéologique, certains y voyant uniquement une opportunité, d’autres uniquement une catastrophe. Deux perceptions erronées, à mon avis. Pour moi la mondialisation est à la fois une prodigieuse promesse qui a permis à des millions de gens de sortir du sous-développement et une menace pour l’Europe puisqu’elle a notamment eu pour effet d’accélérer sa désindustrialisation. Ce qui est certain c’est que la mondialisation a non seulement un impact sur l’économie mais qu’elle en a aussi un sur la démocratie.

Jusqu’à présent l’économie était comparable à un cheval que nous avions appris à domestiquer en l’enfermant dans un paddock appelé l’Etat-nation et progressivement discipliné à coups de lois sociales et de code du travail ; jusqu’à parvenir à ce modèle européen d’après-guerre qu’on appelle l’économie sociale de marché. Modèle qui n’était viable, encore une fois, qu’à la condition qu’il demeure dans les limites de l’Etat-nation. Or au début des années 80, le cheval a sauté par-dessus la barrière si bien qu’il est désormais libre de toute attache et cavale à travers le monde en créant beaucoup de richesses et en faisant beaucoup de dégâts. En Europe, nos gouvernants – de droite comme de gauche – s’efforcent de retrouver la maîtrise de cette économie en répétant “il faut réguler la mondialisation”.

Ce qui est affligeant c’est que, pour y parvenir, ils multiplient les concessions comme autant de morceaux de sucre qu’ils tendraient au cheval pour le faire revenir : conditions fiscales avantageuses, droit social moins contraignant… Tout est bon pour parvenir à un “détricotage” du code du travail supposé, comme le disent certains, “rendre à nouveau la France compétitive”. Ce qui est fondamental c’est que, ce faisant, la mondialisation nous oblige à refonder notre système actuel pour parvenir à un nouvel équilibre démocratique. A quelque chose de moins pyramidal, de moins autoritaire qui, pour l’heure, reste à inventer. Ce qui explique que cette deuxième mutation constitue un bouleversement majeur pour l’ensemble de nos sociétés modernes.

Le sixième continent


La troisième mutation est celle liée au numérique, que l’on a d’abord pris pour un simple vecteur d’amélioration de notre vie quotidienne et qui, en réalité, est beaucoup plus que cela puisqu’il s’agit de l’informatisation de la société tout entière. Le phénomène a débuté au début des années 80 et je pense qu’on commence seulement aujourd’hui à prendre la mesure de son impact planétaire. C’est simple : il y a 7 milliards d’habitants sur la Terre et 5 milliards de téléphones portables en service. Ce qui signifie que, si l’on exclut les enfants en bas âge, presque tous les habitants de la Terre sont connectés. Non seulement au téléphone mais, avec l’explosion des smartphones, à Internet. L’ampleur du phénomène est telle que tout se passe comme si, avec Internet, un sixième continent était venu s’ajouter aux cinq existants, créant un territoire mal défini ; dépourvu de frontière physique – chaque jour s’ajoutent plusieurs dizaines de milliers de sites sur Internet – et temporelle puisque, sur la Toile, la notion de temps, “d’heure qu’il est”, tout comme celle d’espace et de lieu, devient friable, évolutive.

Cette révolution est d’autant plus prodigieuse que, depuis quelques années, toutes les activités humaines quittent la terre ferme pour s’installer sur ce sixième continent : les activités marchandes, les flux financiers, les professions qui, ce faisant, se transforment toutes radicalement. C’est le cas pour l’éducation – tout élève pouvant apprendre plus en dix minutes sur Google qu’en deux heures en salle de cours, ce qui implique de repenser l’acte éducatif – mais aussi pour la médecine – les patients s’autodiagnostiquant de plus en plus sur les forums et sur les sites dédiés à la santé – et pour la quasi-totalité des secteurs d’activités dits classiques. Au point que les fondamentaux de l’économie s’en trouvent bouleversés et, avec eux, la nature même de l’économie.

La révolution biologique


A cela s’ajoute la révolution biologique qui a commencé au milieu des années 50 avec la découverte de l’ADN et qui n’a vraiment débouché sur des applications concrètes qu’à partir des années 80. Là encore le bouleversement qu’entraîne cette révolution est majeur pour nos sociétés modernes puisqu’il impacte jusqu’au concept d’identité individuelle. Pour la première fois depuis l’histoire du monde, nous avons mis la main sur les mécanismes de la vie, ce qui nous permet de fabriquer des espèces nouvelles, d’en transformer d’autres et de modifier jusqu’aux structures de la parenté avec, pour un même enfant, la possibilité d’avoir un père donneur de sperme, une mère donneuse d’ovocites, une mère porteuse et un père adoptif… Si bien qu’à travers la dilution du concept de parenté, c’est celui d’identité même qui, comme les notions de temps et de lieu sur Internet, devient fluctuant. Ce qui crée un bouleversement gigantesque et cette fois encore, porteur à la fois de promesses formidables – notamment en termes d’avancées médicales et de gains en espérance de vie – et de menaces sur les fondements de nos sociétés.

La mutation écologique


Autre bouleversement de taille dans notre façon de penser le monde et l’avenir : la mutation écologique qui, tout à coup, nous donne à voir un monde non pas sans limites comme on l’avait longtemps imaginé mais au contraire fini. Circonscrit par la diminution irréversible de ses propres réserves. Si bien que désormais, nos entreprises humaines, nos projets, butent sur les limites de ce monde, en matières premières, en pétrole… Un célèbre économiste donnait sur le sujet un exemple saisissant en indiquant que si, dans dix ans, les Chinois avaient autant de voitures que les Américains par 100 000 habitants, alors la Chine, à elle seule, consommerait toutes les réserves pétrolières du monde. Cette prévision simple prouve qu’il existe désormais une barrière bien réelle à notre vision de l’avenir et nous oblige à en tenir compte dans notre façon d’appréhender et de bâtir cet avenir.

Un monde impensé


L’accumulation de ces cinq mutations aboutit aujourd’hui non pas à une “crise” mais à un changement radical et surtout définitif qui explique que nous vivions un immense basculement de notre société. Aussi important que la fin de l’Empire romain ou que la Renaissance. Peut-être même davantage puisque, de l’avis de Michel Serres, la révolution sociétale que nous connaissons aujourd’hui serait aussi importante que celle du néolithique. En prendre conscience rend un peu dérisoires les empoignades sur la “crise” et le montant de la dette et, surtout, nous renvoie à notre responsabilité politique et citoyenne puisqu’il nous appartient de faire advenir les promesses et de conjurer les menaces que véhicule cette révolution. Laurent Fabius m’avait dit un jour : “Ces problèmes sont décisifs mais nous n’avons pas encore appris à les rendre lisibles démocratiquement.” Et de fait personne, pas plus les philosophes que les politiques ou les analystes, ne parvient aujourd’hui à formuler cette mutation et à expliciter les enjeux qu’elle comporte ; si bien que nous sommes dans un monde encore impensé. Bâti sur d’anciens schémas. Ce qui nous place dans une situation nouvelle et prodigieusement complexe. Les concepts élémentaires – de temps, de lieu, d’identité… – qui nous ont toujours permis de comprendre le monde sont obsolètes. Il nous faut donc réinventer un mode de désignation du monde. Ce qui explique sans doute que nous assistions à l’heure actuelle à un regain d’intérêt pour la philosophie.

La tentation du cynisme


Face à tout cela, la tentation du cynisme est omniprésente et tragique. Rien n’est pire que cette mode de la dérision permanente qui fait passer ceux qui ne s’y conforment pas au mieux pour des naïfs, au pire pour des imbéciles. Pour moi, elle s’inscrit parfaitement dans ce concept dit de la prophétie autoréalisatrice – The self-fulfilling prophecy – théorisée par le sociologue américain Robert Merton, qui désigne une catastrophe que l’on provoque en l’annonçant. En 2008, lorsque l’annonce de la faillite de Lehman Brothers s’est répandue, on a entendu beaucoup de personnes prédire la faillite des banques. Si l’on avait tous succombé au pessimisme et avions cru à ce risque de faillite, nous nous serions tous précipités dans nos banques pour y retirer nos économies et aurions effectivement provoqué la faillite du système bancaire. C’est dans cette force d’entraînement que réside toute la dangerosité du concept de prophétie autoréalisatrice. De même, je pense que le pessimisme et le cynisme sont autoréalisateurs. Si bien que si l’on persiste à répéter que tout est foutu, qu’il n’y a plus d’avenir et que l’on s’en convainc, alors nous engendrerons ce monde de plus en plus brutal, injuste et dépourvu de sens que nous redoutons. C’est pour cela que je trouve extrêmement dangereux et nuisible de céder à cette tentation collective du cynisme.

Dissidence démocratique


Le pessimisme, parce qu’il est à la fois autoréalisateur et démobilisateur, est une composante de cette mutation que nous sommes en train de vivre. Il fait partie du problème puisque l’enjeu actuel consiste à refonder la démocratie et à réinventer le vivre-ensemble, et que se complaire dans le pessimisme revient à s’interdire toute forme d’action constructive. Pour que la démocratie fonctionne, qu’elle soit vivable, qu’elle ait un sens, il faut que chacun ait le sentiment de participer aux choix collectifs. Si l’on se persuade qu’il n’y a rien à faire, que tout est joué et perdu d’avance, alors on s’exclut du jeu collectif et la démocratie entre en crise. Ce qui est d’ailleurs le cas aujourd’hui puisqu’aux Etats-Unis, le taux d’abstention atteint un niveau historique et que moins de la moitié des citoyens votent.

Il y a donc une réelle désaffection pour la chose publique ; une dissidence démocratique qui peut prendre soit la forme de l’abstention, soit celle du populisme, qu’il soit d’extrême droite ou d’extrême gauche ; ce qui constitue un réel danger pour les sociétés. Voilà pourquoi je maintiens qu’il vaut mieux être idéaliste que cynique et que je préfère m’entendre reprocher un côté Bisounours que venir nourrir le pessimisme ambiant. Goethe lui-même le disait : “Le pessimiste se condamne à être spectateur.” Et donc à laisser la décision aux marchés financiers et au progrès technologique qui avance tout seul. Pour ma part, je suis partisan d’un optimisme stratégique.

L’espérance


Bien évidemment, il n’est pas question de tomber dans la niaiserie. Pour être constructif, l’optimisme doit s’inscrire dans la lucidité. Prétendre qu’il n’existe ni obstacles ni souffrances n’aurait aucun sens. C’est pour cela que je préfère employer le mot espérance. A ce sujet, saint Augustin est l’auteur d’une phrase formidable qui est plus que jamais d’actualité : “L’espérance a fabriqué deux beaux enfants : la colère devant l’injustice du monde et le courage de la changer.” Pour moi l’espérance est à prendre ainsi : comme une énergie d’action, une émulation qui va pousser les gens vers les urnes ou la place Tahrir. Une énergie dont le mouvement des Indignés ou le Printemps arabe sont des manifestations.

Car si nos sociétés paraissent fatiguées et démobilisées, si nos politiques semblent en crise, les sociétés civiles, elles, sont incroyablement dynamiques. Regardez le Vietnam. Officiellement c’est toujours un pays communiste, gouverné par une bande de vieux crabes du Parti ; c’est encore un régime capable d’attenter aux libertés, d’emprisonner les gens, etc. Et pourtant la vitalité de la société civile vietnamienne est incroyable. D’une créativité et d’un dynamisme fabuleux. Partout se vérifie ce divorce entre la politique officielle, les partis, les syndicats, les institutions qui forment la carcasse du Vieux Monde et la société civile qui invente, qui projette, qui fuse… La révolution arabe en est un autre exemple. On s’inquiète aujourd’hui de la voir virer au fondamentalisme religieux mais on oublie qu’en France, notre révolution a débouché sur la Terreur et qu’il lui a fallu un siècle pour accoucher de la démocratie. On voudrait donc que les pays arabes fassent en un an ce qu’il nous a fallu un siècle à accomplir !

Lorsque j’étais grand reporter au Monde, pendant des années j’ai couvert à peu près tous les conflits de la planète. Et lorsque je repense à ces années, ce dont je me souviens le mieux c’est de ces gens qui, dans les pires situations, trouvaient encore l’énergie d’agir. Après cela, rentrer à Paris et sombrer dans le pessimisme tendance était pour moi tout simplement impossible.

Reporters d’Espoir


En Europe le mouvement des Indignés a produit des textes d’une grande intelligence qui réinvente la non-violence avec des références récurrentes à Nelson Mandela, Martin Luther King et Gandhi. C’est vrai que tout cela ne se traduit pas encore en programmes politiques, que cela reste pour l’heure un bouillonnement confus. Mais nous sommes dans un monde en devenir. Un monde qui est déjà là en partie et je reproche aux médias d’en rajouter dans la noirceur et le pessimisme au lieu de pointer son émergence. C’est pour cela que je me suis engagé il y a quelques années dans une ONG appelée Reporters d’Espoir. Parce qu’il existe beaucoup de bonnes nouvelles dont on ne parle jamais. On est convaincu – et les éditorialistes nous le rappellent constamment – que le monde est à feu et à sang.

Pourtant, statistiquement, il apparaît que la décennie 2000-2010 est la moins meurtrière depuis un siècle et demi. On sait que nos sociétés européennes sont beaucoup moins violentes qu’autrefois. Que depuis des siècles, la violence n’a cessé de reculer. Mais personne ne nous le dira parce qu’on est convaincu que seul le catastrophisme fait vendre ; ce qui est faux ! Quand je m’occupais de Reporters d’Espoir nous avions réalisé sur ce thème des partenariats avec plusieurs organes de presse, dont Libé, avec qui nous avions sorti il y a quelques années un journal appelé Le Libé des solutions. Il a été la meilleure vente de l’année. Nous avons réitéré l’expérience avec Courrier international et, cette fois encore, le numéro a été leur meilleure vente. Preuve que la course à la noirceur et au cynisme n’est pas ce que les gens attendent.


Bio express
Homme de conviction

Après des études de droit et de sciences criminelles, Jean-Claude Guillebaud fait son entrée dans le journalisme en 1965. D’abord grand-reporter pour le journal Sud-Ouest, puis reporter de guerre pour le Monde, il obtient le Prix Albert-Londres en 1972 avant de rejoindre le Nouvel Observateur à la fin des années 80. Quelques années plus tôt, en 1985, il a créé avec Robert Ménard et Rony Brauman l’association Reporters sans Frontières pour la liberté de la presse.

Association qu’il présidera pendant des années et d’où il militera activement en faveur d’une démarche autocritique des médias. Membre du comité de parrainage de la coordination française pour la Décennie de la culture de paix et de non-violence ainsi que du conseil de surveillance de Bayard Presse, il est également conférencier et écrivain, auteur prolixe d’une vingtaine d’ouvrages sur les conflits qu’il a couverts mais aussi de nombreux essais parmi lesquels La Force de la conviction, Le Commencement d’un monde et, paru il y a quelques mois chez l’Iconoclaste, Une autre vie est possible dans lequel il fustige la “désespérance” qui pollue nos sociétés modernes.