mardi 22 janvier 2013

Charles Caouette: des êtres humains autonomes, libres, conscients et engagés, responsables de leur vie



Écrit par: Michel Mougenot - Saint Jérôme (Québec), décembre 2003 -  Source : Harmonie Terre

« Charles Caouette, avant tout grand humaniste, est professeur en psychologie de l'éducation à l'Université de Montréal. Conférencier très recherché, il est reconnu internationalement pour ses travaux et ses positions sur l'enfance inadaptée, le décrochage, l'éducation en milieu défavorisé et, enfin, le mouvement alternatif en éducation. En 1974, il fondait l'école alternative Jonathan, pionnière des écoles publiques alternatives au Québec. »

De plus en plus de parents et d'enseignants se questionnent sur les enjeux et le devenir de l'éducation. En quoi le système éducatif alternatif saura répondre plus adéquatement aux besoins et aux aspirations des familles qui ont choisi cette voie plutôt que le circuit traditionnel ?

C'est sur ce thème qu'est intervenu Charles Caouette à la Fourmilière samedi 26 novembre 2003 en matinée, au cours d'une conférence unanimement appréciée par l'assistance. Avec beaucoup d'humour, il a su captiver son auditoire et a confirmé sa réputation de grand conférencier en s'aidant d'une estrade pour compenser sa modeste taille.

Soulignant d'entrée les besoins de réalisation psychologique de chaque individu : trouver et donner un sens à sa vie, rechercher un sentiment profond et stable d'unité intérieure, se sentir en relation et en harmonie avec les autres hommes, il précise que l'école, loin de répondre à ces besoins de transcendance (ce qui devrait pourtant être sa vocation) les occultent et pousse plutôt les jeunes soit au décrochage, soit à la résignation. Rapports artificiels d'individualisme, de compétition, voire d'intolérance relative, exclusion, marginalisation... Ce manque de vision globale dont l'école fait preuve, traduit une philosophie incohérente et une absence de regard critique sur les bouleversements actuels de la société, ce qui entraîne des réponses inadéquates aux défis auxquels elle est confrontée.

Le Québec détient le triste record des pays développés de suicide chez les jeunes, le taux alarmant de décrochage scolaire (50% d'abandon avant le sec.V, 30% du personnel enseignant frappé de découragement) remettent particulièrement le système pédagogique actuel en cause, car il s'appuie sur l'uniformisation de l'éducation, l'indifférenciation des individus et créé un fort sentiment d'anonymat et de dépersonnalisation chez les jeunes.

Le type d'évaluation actuel des élèves, tel qu'il est appliqué dans les établissements publics traditionnels, entretient l'illusion que le contenu est acquit durablement, alors qu'il est largement reconnu que ces connaissances sont fixées très peu de temps dans la mémoire à court terme des élèves, avant d'être oubliées rapidement en grande partie.

Il faudrait, pour qu'une pédagogie appliquée soit efficace, que les enseignants s'adaptent aux cycles naturels d'apprentissage des enfants et non l'inverse qui consiste actuellement à essayer de programmer, de formater les enfants en leurs imposant une discipline d'apprentissage contraignante, un environnement inadapté à leurs besoins qui étouffe leur créativité et leur spontanéité. Mais, pour les enseignants, c'est peut être déconcertant, voire déstabilisant de remettre leurs pratiques et leurs certitudes en cause, d'accepter d'introduire une part d'improvisation, de lâcher prise pour leur permettre d'observer les enfants plutôt que les diriger, car ce processus ne suit pas forcément la logique linéaire et rigide du programme scolaire établi, ni du mode d'évaluation du système pédagogique classique, c'est une des raisons principales qui font que le statu quo est si durable face aux causes du problème qui sont pourtant clairement identifiées.

Pour le conférencier, la multiplication des réformes ne fait que tranquilliser le législateur sans pour autant s'attaquer à l'essentiel du problème : c'est à l'application de nouvelles valeurs, de nouvelles attitudes que l'école et plus particulièrement le système éducatif doit s'attacher à instaurer et promouvoir.

Se servant de la parabole des dominos, selon laquelle il suffit de mettre la première pièce en mouvement pour que les autres enchaînent l'action, le conférencier estime que les Êtres humains doivent se relever, se tenir debout, chaque effort sera important et nécessaire afin de faire évoluer la situation

La mission de l'éducation devrait être consacrée à la formation d'être humains autonomes, libres, conscients et engagés, responsables de leur vie et non pas seulement orientée vers les seuls besoins immédiats de l'industrie et du marché de l'emploi, comme c'est trop souvent le cas, malheureusement. Et ce désir de vouloir changer la société pour un monde meilleur n'est pas plus du domaine de l'utopie, que la volonté de vouloir conserver celle-ci dans l'état actuel de crainte, d'injustice qui gouverne les relations entre les humains !

Dans le monde, beaucoup de jeunes se cherchent une mission, ce qui peut amener ceux-ci à s'investir dans des causes parfois extrêmes. Les adolescents ressentent avec une intensité particulière ce sentiment et souvent, leurs révoltes constituent l'expression d'un puissant désir de participer à la construction de leur société. Cette manière de s'affirmer témoigne de leur besoin de communiquer coûte que coûte, de prendre la place qui doit leur être réservée. C'est dans un tel contexte de carences d'idéaux, de manque de projets de société, que s'insère le quotidien des jeunes générations actuelles, aggravé par un certain fatalisme cynique ambiant, de plus en plus astreint à la logique implacable de la rentabilité immédiate.

Dans ce domaine, l'école alternative représente la réponse idéale. Elle s'adapte avec beaucoup plus de souplesse au contexte éducatif elle personnalise l'intervention en étant davantage centrée sur l'enfant, elle favorise l'initiative et la créativité, suscite la motivation intrinsèque et l'intégration des savoirs.

Les écoles alternatives favorisent l'autonomie tout en soulignant les responsabilités individuelles et collectives de l'élève au sein de la communauté et le prépare à la nécessité de cohérence et de planification qui doit caractériser ses actions. Le but ultime de leur mandat n'est pas seulement de faire de nos enfants des consommateurs satisfaits et quelques peu silencieux du système dans un proche avenir, mais au contraire de devenir les bâtisseurs d'une nouvelle société, celle-là même qui saura s'approprier le pouvoir collectif qu'il est urgent d'exercer ici et maintenant, sans plus attendre.

Les écoles alternatives qui sont intégrées au système public d'éducation ne doivent pas se fondre dans l'ensemble, mais au contraire cultiver leurs différences : en entretenant leur caractère spécifique elles se doivent, au contraire, d'être dérangeantes afin de susciter le questionnement et la prise de conscience à tous les niveaux du système pédagogique.

Il est sans doute pertinent de se questionner sur la nature de nos relations avec nos enfants et sur les priorités des besoins communs favorables à une croissance harmonieuse : l'absence de relations significatives entre jeunes et adultes et entre adultes eux-mêmes, la poursuite effrénée du bien être matériel responsable de l'éclatement d'une certaine stabilité de la cellule familiale n'a t'elle pas lentement provoqué une carence de communication et une dangereuse perte de contact affectif ?

Il est de l'intérêt des adultes de prendre en charge leur destinée et de ne plus laisser les autres individus prendre les décisions à leur place (M. Caouette a cité les taux préoccupants de participation aux dernières élections scolaires) il est d'autant plus urgent pour les parents responsables de montrer l'exemple d'adultes cohérents, critiques, attentifs et toujours prêts à s'investir pour une bonne cause dans la société, dans le domaine communautaire ou humanitaire.

En résumé, pour responsabiliser un enfant, il faut lui laisser une réelle autonomie, en lui permettant d'expérimenter et de maîtriser les responsabilités, les droits et les devoirs qu'implique cette autonomie. L'ouverture aux autres cultures et société, l'implication pour la solidarité la justice et la paix dans le monde sont des idéaux que devrait soutenir l'école, et à plus forte raison les établissements alternatifs qui se doivent d'être les pionniers de toutes initiatives dans ce domaine... Nous avons, nous adultes, la responsabilité d'engagement et d'exemple à suivre !

Comme le dit Charles Caouette, ne nous privons pas d'un geste en pensant qu'il sera trop dérisoire pour être significatif ; pensons au domino et rêvons d'être ceux par qui viendra le changement.

Charles Caouette est l'auteur de « Si on parlait d'éducation. Pour un nouveau projet de société» (Montréal, VLB Éditeur, 1992.), et « Éduquer pour la vie !» Montréal, Éditions Écosociété, 1997, 171p.

lundi 21 janvier 2013

Jean-Claude Guillebaud : « Contre le pessimisme ambiant, l’optimisme stratégique »


Contre l’utilisation abusive du mot crise, l’auteur d’ « un autre monde est possible », ancien reporter de guerre, journaliste, écrivain milite pour le recours à un « optimisme stratégique »

Il ne croit ni en “la crise” – concept qui suppose un retour à la normale et évoque donc un état plus passager que définitif -, ni en la fin annoncée de la démocratie et du vivre-ensemble. Journaliste, écrivain, et auteur d’Un autre monde est possible, Jean-Claude Guillebaud croit en une mutation d’une ampleur prodigieuse. Tellement prodigieuse que pour l’heure, nous n’avons ni les mots ni les concepts pour la nommer et la comprendre. Une mutation porteuse de menace mais aussi de formidables promesses qui, pour se réaliser, requièrent autre chose que le pessimisme et la dérision du moment. Autre chose que ce “cynisme tendance” qui, “parce qu’il est à la fois auto-réalisateur et démobilisateur”, agit sur nos sociétés comme un poison en alimentant la désaffection pour la chose publique au risque de précipiter les démocraties dans la crise.
Son antidote : une autre grille de lecture face à la réalité actuelle. Empreinte d’un optimisme non pas béat mais lucide et donc, “stratégique”. De cette “énergie d’action” qui, selon lui, “pousse les gens vers les urnes ou la place Tarir” et qu’il appelle l’espérance. Explications.

Depuis quelques années, on constate une récurrence du mot crise dans le langage public. Que ce soit dans les journaux, à la radio ou à la télévision, il est utilisé plusieurs centaines de fois par jour pour évoquer la réalité actuelle et même s’il est prononcé de bonne foi, j’y vois un terme mensonger ; un terme qui nous induit en erreur parce qu’il évoque un état passager et sous-entend qu’une fois cet épisode passé, on en reviendra plus ou moins à la situation antérieure. En termes économiques, cela équivaut à croire qu’on renouera avec la croissance, avec le chômage à 4 % etc., ce qui est évidemment faux.
Pour la bonne raison que ce n’est pas une crise que nous vivons mais une mutation gigantesque. Et je pense qu’à condition de faire un effort d’analyse, en prendre conscience est plutôt rassurant. Parce que nous vivons en réalité cinq mutations qui s’enchevêtrent, qui interagissent les unes sur les autres jusqu’à, au final, n’en former plus qu’une, prodigieuse. Ce qui est paradoxal c’est que tout le monde a plus ou moins conscience de ces différentes mutations mais que personne ne les met en perspective. D’où la méprise sur la situation actuelle.

Mutation géopolitique


La première mutation évidente que nous vivons est de nature géopolitique et ses conséquences sont majeures puisqu’elle implique que c’en est fini de la centralité du monde occidental ; autrement dit d’une situation d’hégémonie économique, technologique, militaire et même culturelle qui perdurait depuis quatre siècles et qui est aujourd’hui révolue. Ce qui signifie que le monde tel que nous l’avions toujours connu n’existe plus, qu’il est aujourd’hui décentré. Pour autant je ne pense pas qu’il faille y voir le déclin de l’Occident – contrairement à ce qu’affirment certains – car ce monde que nous avons dominé pendant des siècles, nous l’avons profondément remodelé ; au point que même des pays qui nous paraissent extrêmement éloignés de notre culture, comme l’Inde ou la Chine, sont profondément occidentalisés.

Seconde mutation, la mondialisation


De cette première mutation en découle une autre, évidente et tout aussi majeure : la mondialisation, laquelle entraîne une critique d’ordre à la fois économique et idéologique, certains y voyant uniquement une opportunité, d’autres uniquement une catastrophe. Deux perceptions erronées, à mon avis. Pour moi la mondialisation est à la fois une prodigieuse promesse qui a permis à des millions de gens de sortir du sous-développement et une menace pour l’Europe puisqu’elle a notamment eu pour effet d’accélérer sa désindustrialisation. Ce qui est certain c’est que la mondialisation a non seulement un impact sur l’économie mais qu’elle en a aussi un sur la démocratie.

Jusqu’à présent l’économie était comparable à un cheval que nous avions appris à domestiquer en l’enfermant dans un paddock appelé l’Etat-nation et progressivement discipliné à coups de lois sociales et de code du travail ; jusqu’à parvenir à ce modèle européen d’après-guerre qu’on appelle l’économie sociale de marché. Modèle qui n’était viable, encore une fois, qu’à la condition qu’il demeure dans les limites de l’Etat-nation. Or au début des années 80, le cheval a sauté par-dessus la barrière si bien qu’il est désormais libre de toute attache et cavale à travers le monde en créant beaucoup de richesses et en faisant beaucoup de dégâts. En Europe, nos gouvernants – de droite comme de gauche – s’efforcent de retrouver la maîtrise de cette économie en répétant “il faut réguler la mondialisation”.

Ce qui est affligeant c’est que, pour y parvenir, ils multiplient les concessions comme autant de morceaux de sucre qu’ils tendraient au cheval pour le faire revenir : conditions fiscales avantageuses, droit social moins contraignant… Tout est bon pour parvenir à un “détricotage” du code du travail supposé, comme le disent certains, “rendre à nouveau la France compétitive”. Ce qui est fondamental c’est que, ce faisant, la mondialisation nous oblige à refonder notre système actuel pour parvenir à un nouvel équilibre démocratique. A quelque chose de moins pyramidal, de moins autoritaire qui, pour l’heure, reste à inventer. Ce qui explique que cette deuxième mutation constitue un bouleversement majeur pour l’ensemble de nos sociétés modernes.

Le sixième continent


La troisième mutation est celle liée au numérique, que l’on a d’abord pris pour un simple vecteur d’amélioration de notre vie quotidienne et qui, en réalité, est beaucoup plus que cela puisqu’il s’agit de l’informatisation de la société tout entière. Le phénomène a débuté au début des années 80 et je pense qu’on commence seulement aujourd’hui à prendre la mesure de son impact planétaire. C’est simple : il y a 7 milliards d’habitants sur la Terre et 5 milliards de téléphones portables en service. Ce qui signifie que, si l’on exclut les enfants en bas âge, presque tous les habitants de la Terre sont connectés. Non seulement au téléphone mais, avec l’explosion des smartphones, à Internet. L’ampleur du phénomène est telle que tout se passe comme si, avec Internet, un sixième continent était venu s’ajouter aux cinq existants, créant un territoire mal défini ; dépourvu de frontière physique – chaque jour s’ajoutent plusieurs dizaines de milliers de sites sur Internet – et temporelle puisque, sur la Toile, la notion de temps, “d’heure qu’il est”, tout comme celle d’espace et de lieu, devient friable, évolutive.

Cette révolution est d’autant plus prodigieuse que, depuis quelques années, toutes les activités humaines quittent la terre ferme pour s’installer sur ce sixième continent : les activités marchandes, les flux financiers, les professions qui, ce faisant, se transforment toutes radicalement. C’est le cas pour l’éducation – tout élève pouvant apprendre plus en dix minutes sur Google qu’en deux heures en salle de cours, ce qui implique de repenser l’acte éducatif – mais aussi pour la médecine – les patients s’autodiagnostiquant de plus en plus sur les forums et sur les sites dédiés à la santé – et pour la quasi-totalité des secteurs d’activités dits classiques. Au point que les fondamentaux de l’économie s’en trouvent bouleversés et, avec eux, la nature même de l’économie.

La révolution biologique


A cela s’ajoute la révolution biologique qui a commencé au milieu des années 50 avec la découverte de l’ADN et qui n’a vraiment débouché sur des applications concrètes qu’à partir des années 80. Là encore le bouleversement qu’entraîne cette révolution est majeur pour nos sociétés modernes puisqu’il impacte jusqu’au concept d’identité individuelle. Pour la première fois depuis l’histoire du monde, nous avons mis la main sur les mécanismes de la vie, ce qui nous permet de fabriquer des espèces nouvelles, d’en transformer d’autres et de modifier jusqu’aux structures de la parenté avec, pour un même enfant, la possibilité d’avoir un père donneur de sperme, une mère donneuse d’ovocites, une mère porteuse et un père adoptif… Si bien qu’à travers la dilution du concept de parenté, c’est celui d’identité même qui, comme les notions de temps et de lieu sur Internet, devient fluctuant. Ce qui crée un bouleversement gigantesque et cette fois encore, porteur à la fois de promesses formidables – notamment en termes d’avancées médicales et de gains en espérance de vie – et de menaces sur les fondements de nos sociétés.

La mutation écologique


Autre bouleversement de taille dans notre façon de penser le monde et l’avenir : la mutation écologique qui, tout à coup, nous donne à voir un monde non pas sans limites comme on l’avait longtemps imaginé mais au contraire fini. Circonscrit par la diminution irréversible de ses propres réserves. Si bien que désormais, nos entreprises humaines, nos projets, butent sur les limites de ce monde, en matières premières, en pétrole… Un célèbre économiste donnait sur le sujet un exemple saisissant en indiquant que si, dans dix ans, les Chinois avaient autant de voitures que les Américains par 100 000 habitants, alors la Chine, à elle seule, consommerait toutes les réserves pétrolières du monde. Cette prévision simple prouve qu’il existe désormais une barrière bien réelle à notre vision de l’avenir et nous oblige à en tenir compte dans notre façon d’appréhender et de bâtir cet avenir.

Un monde impensé


L’accumulation de ces cinq mutations aboutit aujourd’hui non pas à une “crise” mais à un changement radical et surtout définitif qui explique que nous vivions un immense basculement de notre société. Aussi important que la fin de l’Empire romain ou que la Renaissance. Peut-être même davantage puisque, de l’avis de Michel Serres, la révolution sociétale que nous connaissons aujourd’hui serait aussi importante que celle du néolithique. En prendre conscience rend un peu dérisoires les empoignades sur la “crise” et le montant de la dette et, surtout, nous renvoie à notre responsabilité politique et citoyenne puisqu’il nous appartient de faire advenir les promesses et de conjurer les menaces que véhicule cette révolution. Laurent Fabius m’avait dit un jour : “Ces problèmes sont décisifs mais nous n’avons pas encore appris à les rendre lisibles démocratiquement.” Et de fait personne, pas plus les philosophes que les politiques ou les analystes, ne parvient aujourd’hui à formuler cette mutation et à expliciter les enjeux qu’elle comporte ; si bien que nous sommes dans un monde encore impensé. Bâti sur d’anciens schémas. Ce qui nous place dans une situation nouvelle et prodigieusement complexe. Les concepts élémentaires – de temps, de lieu, d’identité… – qui nous ont toujours permis de comprendre le monde sont obsolètes. Il nous faut donc réinventer un mode de désignation du monde. Ce qui explique sans doute que nous assistions à l’heure actuelle à un regain d’intérêt pour la philosophie.

La tentation du cynisme


Face à tout cela, la tentation du cynisme est omniprésente et tragique. Rien n’est pire que cette mode de la dérision permanente qui fait passer ceux qui ne s’y conforment pas au mieux pour des naïfs, au pire pour des imbéciles. Pour moi, elle s’inscrit parfaitement dans ce concept dit de la prophétie autoréalisatrice – The self-fulfilling prophecy – théorisée par le sociologue américain Robert Merton, qui désigne une catastrophe que l’on provoque en l’annonçant. En 2008, lorsque l’annonce de la faillite de Lehman Brothers s’est répandue, on a entendu beaucoup de personnes prédire la faillite des banques. Si l’on avait tous succombé au pessimisme et avions cru à ce risque de faillite, nous nous serions tous précipités dans nos banques pour y retirer nos économies et aurions effectivement provoqué la faillite du système bancaire. C’est dans cette force d’entraînement que réside toute la dangerosité du concept de prophétie autoréalisatrice. De même, je pense que le pessimisme et le cynisme sont autoréalisateurs. Si bien que si l’on persiste à répéter que tout est foutu, qu’il n’y a plus d’avenir et que l’on s’en convainc, alors nous engendrerons ce monde de plus en plus brutal, injuste et dépourvu de sens que nous redoutons. C’est pour cela que je trouve extrêmement dangereux et nuisible de céder à cette tentation collective du cynisme.

Dissidence démocratique


Le pessimisme, parce qu’il est à la fois autoréalisateur et démobilisateur, est une composante de cette mutation que nous sommes en train de vivre. Il fait partie du problème puisque l’enjeu actuel consiste à refonder la démocratie et à réinventer le vivre-ensemble, et que se complaire dans le pessimisme revient à s’interdire toute forme d’action constructive. Pour que la démocratie fonctionne, qu’elle soit vivable, qu’elle ait un sens, il faut que chacun ait le sentiment de participer aux choix collectifs. Si l’on se persuade qu’il n’y a rien à faire, que tout est joué et perdu d’avance, alors on s’exclut du jeu collectif et la démocratie entre en crise. Ce qui est d’ailleurs le cas aujourd’hui puisqu’aux Etats-Unis, le taux d’abstention atteint un niveau historique et que moins de la moitié des citoyens votent.

Il y a donc une réelle désaffection pour la chose publique ; une dissidence démocratique qui peut prendre soit la forme de l’abstention, soit celle du populisme, qu’il soit d’extrême droite ou d’extrême gauche ; ce qui constitue un réel danger pour les sociétés. Voilà pourquoi je maintiens qu’il vaut mieux être idéaliste que cynique et que je préfère m’entendre reprocher un côté Bisounours que venir nourrir le pessimisme ambiant. Goethe lui-même le disait : “Le pessimiste se condamne à être spectateur.” Et donc à laisser la décision aux marchés financiers et au progrès technologique qui avance tout seul. Pour ma part, je suis partisan d’un optimisme stratégique.

L’espérance


Bien évidemment, il n’est pas question de tomber dans la niaiserie. Pour être constructif, l’optimisme doit s’inscrire dans la lucidité. Prétendre qu’il n’existe ni obstacles ni souffrances n’aurait aucun sens. C’est pour cela que je préfère employer le mot espérance. A ce sujet, saint Augustin est l’auteur d’une phrase formidable qui est plus que jamais d’actualité : “L’espérance a fabriqué deux beaux enfants : la colère devant l’injustice du monde et le courage de la changer.” Pour moi l’espérance est à prendre ainsi : comme une énergie d’action, une émulation qui va pousser les gens vers les urnes ou la place Tahrir. Une énergie dont le mouvement des Indignés ou le Printemps arabe sont des manifestations.

Car si nos sociétés paraissent fatiguées et démobilisées, si nos politiques semblent en crise, les sociétés civiles, elles, sont incroyablement dynamiques. Regardez le Vietnam. Officiellement c’est toujours un pays communiste, gouverné par une bande de vieux crabes du Parti ; c’est encore un régime capable d’attenter aux libertés, d’emprisonner les gens, etc. Et pourtant la vitalité de la société civile vietnamienne est incroyable. D’une créativité et d’un dynamisme fabuleux. Partout se vérifie ce divorce entre la politique officielle, les partis, les syndicats, les institutions qui forment la carcasse du Vieux Monde et la société civile qui invente, qui projette, qui fuse… La révolution arabe en est un autre exemple. On s’inquiète aujourd’hui de la voir virer au fondamentalisme religieux mais on oublie qu’en France, notre révolution a débouché sur la Terreur et qu’il lui a fallu un siècle pour accoucher de la démocratie. On voudrait donc que les pays arabes fassent en un an ce qu’il nous a fallu un siècle à accomplir !

Lorsque j’étais grand reporter au Monde, pendant des années j’ai couvert à peu près tous les conflits de la planète. Et lorsque je repense à ces années, ce dont je me souviens le mieux c’est de ces gens qui, dans les pires situations, trouvaient encore l’énergie d’agir. Après cela, rentrer à Paris et sombrer dans le pessimisme tendance était pour moi tout simplement impossible.

Reporters d’Espoir


En Europe le mouvement des Indignés a produit des textes d’une grande intelligence qui réinvente la non-violence avec des références récurrentes à Nelson Mandela, Martin Luther King et Gandhi. C’est vrai que tout cela ne se traduit pas encore en programmes politiques, que cela reste pour l’heure un bouillonnement confus. Mais nous sommes dans un monde en devenir. Un monde qui est déjà là en partie et je reproche aux médias d’en rajouter dans la noirceur et le pessimisme au lieu de pointer son émergence. C’est pour cela que je me suis engagé il y a quelques années dans une ONG appelée Reporters d’Espoir. Parce qu’il existe beaucoup de bonnes nouvelles dont on ne parle jamais. On est convaincu – et les éditorialistes nous le rappellent constamment – que le monde est à feu et à sang.

Pourtant, statistiquement, il apparaît que la décennie 2000-2010 est la moins meurtrière depuis un siècle et demi. On sait que nos sociétés européennes sont beaucoup moins violentes qu’autrefois. Que depuis des siècles, la violence n’a cessé de reculer. Mais personne ne nous le dira parce qu’on est convaincu que seul le catastrophisme fait vendre ; ce qui est faux ! Quand je m’occupais de Reporters d’Espoir nous avions réalisé sur ce thème des partenariats avec plusieurs organes de presse, dont Libé, avec qui nous avions sorti il y a quelques années un journal appelé Le Libé des solutions. Il a été la meilleure vente de l’année. Nous avons réitéré l’expérience avec Courrier international et, cette fois encore, le numéro a été leur meilleure vente. Preuve que la course à la noirceur et au cynisme n’est pas ce que les gens attendent.


Bio express
Homme de conviction

Après des études de droit et de sciences criminelles, Jean-Claude Guillebaud fait son entrée dans le journalisme en 1965. D’abord grand-reporter pour le journal Sud-Ouest, puis reporter de guerre pour le Monde, il obtient le Prix Albert-Londres en 1972 avant de rejoindre le Nouvel Observateur à la fin des années 80. Quelques années plus tôt, en 1985, il a créé avec Robert Ménard et Rony Brauman l’association Reporters sans Frontières pour la liberté de la presse.

Association qu’il présidera pendant des années et d’où il militera activement en faveur d’une démarche autocritique des médias. Membre du comité de parrainage de la coordination française pour la Décennie de la culture de paix et de non-violence ainsi que du conseil de surveillance de Bayard Presse, il est également conférencier et écrivain, auteur prolixe d’une vingtaine d’ouvrages sur les conflits qu’il a couverts mais aussi de nombreux essais parmi lesquels La Force de la conviction, Le Commencement d’un monde et, paru il y a quelques mois chez l’Iconoclaste, Une autre vie est possible dans lequel il fustige la “désespérance” qui pollue nos sociétés modernes.

dimanche 20 janvier 2013

Pour une écologie relationnelle



Jacques Salomé, dans Psychanalyse Magazine.

La relation inconsciente des adultes et surtout des parents envers les enfants s'est considérablement modifiée au cours du dernier siècle. Autrefois, les enfants étaient vécus comme une richesse. En avoir beaucoup participait à la survie de la famille. Ils contribuaient à l'entretien et à l'agrandissement du patrimoine. Aujourd'hui les enfants coûtent cher, très cher malgré toutes les aides et soutiens divers de l'État. Une enquête récente a montré que de 0 à 18 ans un enfant revient à quelques 103 000 euros. C'est le prix d'une résidence secondaire !

Ce glissement des valeurs entraîne des ambivalences cachées qui s'exprimeront de plusieurs manières : soit un excès d'amour et de soins (dans l'histoire de l'humanité, on n'a jamais autant fait pour l'enfant, en particulier pour les jeunes enfants), avec, en parallèle à ces attentions, des demandes et des exigences accrues de la part des parents. Ceux-ci veulent des résultats et une réussite scolaire brillante, cette exigence de réussite devant compenser les sacrifices réalisés par eux ! Une catégorie nouvelle de parents a vu le jour en quelques vingt-cinq ans : les parents d'élèves qui s'investissent dans l'accompagnement d'une scolarité de plus en plus longue. D'autres éléments vont constituer la base du mouvement profond qui touche à l'évolution des relations parents-enfants. Autrefois, les parents dominaient les enfants et gardaient le sentiment qu'ils pouvaient influencer leur comportement et leur devenir. Aujourd'hui, les enfants font peur aux adultes qui se sentent démunis et sur la défensive.

Répondre aux besoins de l’enfant


Un autre phénomène s'est particulièrement affirmé dans les cinquante dernières années, qui a commencé après la deuxième guerre mondiale. Les parents, ne voulant pas faire vivre à leurs enfants la souffrance et les privations dont ils avaient été l'objet, ont commencé à les élever dans l'ordre du plaisir et avec une surprotection qui tendait à nier les contraintes et les obligations de la dure réalité. Ils ont, d'une certaine façon, déroulé sous leurs pas un tapis rouge pour faciliter, croyaient-ils, leur développement et leur bonheur. Et, ce faisant, ils oubliaient de respecter une des grandes règles nécessaires aux relations parents-enfants, que je pourrais énoncer de façon simple, en rappelant que les parents sont là pour répondre aux besoins des enfants et cela jusqu'à un certain âge et non pour satisfaire tous leurs désirs... Pour la satisfaction des désirs, il y a du temps prévu, des occasions, des rituels, tels la Noël, les anniversaires, des récompenses pour des réussites, des gratifications à l'occasion d'un événement exceptionnel...

Une psychologisation excessive


Le mouvement de Mai 68 a renforcé le processus, avec développement d'un laxisme, d'un laisser-faire, d'une pseudo- compréhension libertaire, entretenant une négation du principe de réalité au profit d'un plaisir exigé comme un dû. Ce changement de mentalité a contribué à entretenir l'illusion d'une toute-puissance infantile du désir, déjà potentielle chez tout enfant. Il y a eu aussi, me semble-t-il, une psychologisation excessive des relations parentales qui laissait croire qu'on risquait de traumatiser ces chères têtes blondes ou brunes, si on les privait. En s'opposant à leurs désirs, en les frustrant dans leurs demandes, ne risquait-on pas de provoquer des troubles dans leur développement ultérieur ? Ainsi sont apparus, en trois décennies, ce que j'appelle les enfants du désir : tout, tout de suite, sans prix à payer ou sans contrepartie. Aujourd'hui, ces enfants, ces adolescents sont très reconnaissables, avec des conduites et des comportements d'une grande inconstance, connaissant un degré élevé de besoins, de recherche de satisfaction qui ne tient compte ni du réel, ni des engagements pris, ni des contraintes élémentaires du quotidien.

- Je sais, maman, que tu m'avais donné mon argent dimanche dernier pour toute la semaine mais nous sommes mercredi, j'ai tout dépensé et j'ai quand même envie d'aller au cinéma avec les copains ; en plus, j'ai besoin de cigarettes, il faut que tu me donnes de l'argent…
ou encore :
- Maman, j'ai besoin d'une paire de baskets...
- D'accord, allons dans une grande surface, où elles seront moins chères...
- Oui, mais je veux des Nike ou des Adidas...
Si les parents avaient appris à se positionner, en se rappelant qu'ils sont là pour répondre aux besoins et non aux plaisirs faciles sans limites, ils auraient répondu :
- Moi, je m'engage pour vingt euros et si la paire que tu souhaites coûte cent euros, tu investiras tes économies pour payer la différence…

Une réalité préoccupante


Mais les choses se passent rarement comme je viens de le décrire. Quel que soit le niveau des ressources de la famille, les parents comblent ce pseudo-désir, répondent aux demandes, anticipant même parfois la demande. Ces enfants consommateurs se sont construits avec un seuil de frustration très bas. Ainsi, toute rencontre avec la réalité est en décalage permanent avec leurs attentes et sera donc vécue, soit comme une agression, soit comme une injustice. Cette réalité qui s'oppose à la satisfaction des désirs pulsionnels et instinctifs sera perçue, par beaucoup, comme une violence injustifiée à laquelle ces jeunes individus répondent par une contre-violence. Voici, en quelques mots, les origines de cette accélération considérable du consumérisme dans lequel baignent la plupart des enfants aujourd'hui et, cela, non seulement dans la relation avec les adultes, parents, enseignants mais également entre eux :
- Ma copine de classe me donne, depuis la rentrée scolaire, des cartouches d'encre pour mon stylo. Maintenant, elle me dit qu'elle en a assez et ne veut plus m'entretenir ! A la sortie, je vais lui casser la figure...
Alexandre, douze ans, à son professeur de français qu'il interpelle :
- Comment ? Vous m'avez mis 9/20 à ma rédaction mais elle méritait au moins 14 ; c'est pas juste ! Vous verrez si vous ne relevez pas ma note…
Certains qui me lisent penseront certainement que j'exagère, que cela ne concerne qu'une catégorie d'enfants et d'adolescents, ceux des banlieues à risques dont parlent les médias... Ils seraient très surpris de découvrir la banalité des éléments déclencheurs, les répétitions et les ravages, dans tous les milieux, d'une violence endémique parfois inouïe allant jusqu'au meurtre.
- Il ne voulait pas me donner son devoir pour que je puisse le recopier ! Je l'ai passé par la fenêtre ! Ce con-là est mort, c'est pas ma faute, il fallait pas me refuser...
Outre le déni de l'altérité, il est donc un autre point sensible, cette sorte d'aveuglement social, d'insensibilité quant au vécu de cet autre...
- J'ai envie de traverser, je traverse. De toute façon, ils font exprès de mettre des feux rouges rien que pour m'emmerder…
- Les autres, j'en ai rien à foutre, ils n'ont qu'à faire comme moi…

Nécessité de travailler en amont…


Pour l'instant, la situation semble bloquée et ne peut qu'empirer. Les solutions apportées en aval sont souvent réactionnelles, circonstancielles, limitées à réparer les conséquences du désarroi des uns et des autres pour tenter de limiter cette violence. Il me semblerait important de pouvoir reprendre certains facteurs en amont. Je crois profondément à la nécessité d'introduire un enseignement de la communication relationnelle à l'école, de créer des Écoles de la Parentalité. Je pense qu'il ne suffit plus de se cantonner à une attitude incantatoire regrettant la perte des valeurs, de mettre en cause la démission des familles ou de se rehausser sur une idéalisation de ces mêmes valeurs, qui seront re-mobilisées à l'occasion de manifestations ponctuelles. Il s'agit de gagner un challenge difficile, pour favoriser une intégration de valeurs citoyennes au quotidien de la vie familiale, école et loisirs, en sachant que ces valeurs seront minoritaires par rapport à celles économiques et culturelles qui dominent actuellement. Il devient primordial d'accepter d'aller à contre-courant d'un mouvement déjà puissamment inscrit dans les structures mentales, en se mobilisant pour retrouver des relations plus vivantes de santé avec nos enfants.

samedi 19 janvier 2013

Se construire par les arts plastiques (livre)



Partout fleurissent cours et ateliers d'arts plastiques dans lesquels apprentis de tous âges cherchent à apprendre des techniques, à créer des images, à éprouver du plaisir. Les ressentis physiques et émotionnels de l'apprenti ne sont pas toujours pris en compte, à cause d'une polarisation sur les conseils d'ordre technique. La démarche pourrait être autre et faire l'objet d'une centration sur ce que ressent le peintre (débutant ou confirmé) qui travaille à créer une image : que recherche-t-il consciemment et qu'est ce qui lui échappe ? Ce livre s'inscrit dans cette recherche et propose d'analyser en détail ce que ressent celui qui dessine, peint ou modèle l'argile. En comprenant mieux ce que chaque acte met en jeu, il est aussi possible de développer des ateliers suscitant davantage l'épanouissement et la structuration des participants. Ceci nécessite de s'interroger sur le rôle exact de l'animateur d'atelier. Si chaque animateur perce mieux les enjeux psychologiques qui se jouent, il pourra mieux adapter sa pédagogie aux besoins des apprentis et il optimisera ainsi l'impact éducatif et émotionnel de son action. Par cet ouvrage, l'auteur analyse donc un à un les gestes et les actes pour mieux les comprendre. Elle se situe dans une recherche sur le sens et invite à adapter les différents éléments nécessaires à la création prenant en compte l'unicité de son créateur et sa recherche personnelle.

Evelyne Odier est peintre. Elle anime depuis 25 ans, auprès de publics très variés, des ateliers d'arts plastiques dans lesquels la création artistique est un but en soi et/ou une médiation à effets thérapeutiques. Elle anime également des stages de formation continue au carrefour de l'art, la pédagogie, l'éducation et la thérapie, afin d'apprendre à optimiser l'impact d'un atelier d'arts plastiques.

Evelyne Odier, Se construire par les arts plastiques : On devient comme on dessine. 2007. Ed. Chronique Sociale

Sommaire  
Chapitre I : l’investissement corporel dans le dessin et l’écriture
1. Evolution du geste et de la trace  
les gribouillages
la trace et le geste de ceux qui savent écrire  
2. Analyser la trace   
3. On devient comme on dessine 
4. Rythme ou répétition mécanique 
5. Regarder, toucher, écouter   
6. Pour déconnecter dessin et écriture :  
changer la manière d’utiliser les outils
changer les outils
changer de format  
se préparer à peindre  
changer de support
changer l’attitude du dessinateur  
enlever la peur de l’échec  
donner un cadre à la transgression au niveau gestuel
mettre les formes pour dire ce qu’il ne faut pas dire  
jouer avec les lettres
7. Conclusion :  
affirmer et nuancer  
choisir  
enrichir ou épurer

Chapitre II : le dessin « juste »
1. Symbole et représentation 
2. Réalisme intellectuel 
3. Réalisme émotionnel, affectif
 4. Le dessin « comme il faut »
 5. Le réalisme visuel : dessiner ce qu’on voit
 6. Clarifier le point de vue
« rater » un dessin   
comprendre la structure et la fonction de chaque élément
représenter « comme il faut » ou ne pas le faire ?  
représenter « comme on le sent » ou ne pas le faire ?  
imaginer, peindre abstrait, ou ne pas le faire ?

Chapitre III : du « on » au « nous », de la fusion à la vie sociale
1. Limites et contacts  
le contour  
le coloriage
le rapport entre l’intérieur et le contour

2. Etablir des relations  
les ambassadeurs
les échos  
les intersections : les hachures  
les reflets  
le mélange des couleurs, la variation des valeurs
la complémentarité
le support
le sol  
le « mouillé » de l’aquarelle
les photo-montages et l’intégration de matériaux trouvés  
conclusion

Chapitre IV : pour une meilleure gestion de l’espace et du temps
1.  Mieux gérer l’espace  
bas – relief ou ronde - bosse  
créer l’espace : « nid douillet », proximité, ou vastes horizons
l’espace entre l’apprenti et son oeuvre
superposition d’épaisseurs successives

2. Mieux gérer le temps
le temps du projet et le temps du lâcher-prise
rapidité ou lenteur  
le déroulement du temps pendant la séance  
le temps de la signature
gérer le temps à l’échelle de l’année

Chapitre V : mise en forme de l’expression
1. Enseigner et accompagner ? 
proposer, est-ce manipuler ?

2. S’exprimer pour :  
se sentir compris  
mettre de l’ordre dans sentiments et émotions
inventer des solutions nouvelles  
mettre en relations émotions et monde réel
parvenir à la communication  
se sentir membre d’une communauté  

3. Créer et produire  
la sublimation  
l’angoisse  
le travail ou le plaisir  
le projet ou l’aventure  
des règles
création et production
critères de jugements et ressentis  

4. L’atelier entre éducation et thérapie
création et thérapie
la place de l’atelier au cours de la vie

Introduction
Partout fleurissent cours et ateliers d’arts plastiques dans lesquels des apprentis de tous âges cherchent à apprendre des techniques et à créer des images. Pour se convaincre du nombre important de personnes  concernées, il suffit de jeter un coup d’œil sur la myriade de livres et revues qui expliquent les « secrets d’artistes », les démonstrations « pas à pas », les « trucs et astuces ».
Pourtant, nombreux sont ceux qui font l’expérience que les conseils ne suffisent pas. Certains buttent encore et toujours sur les mêmes difficultés même s’ils ont lu de nombreux livres, ou essayé divers cours. Peut être parce que tous ces conseils étaient d’ordre technique, et ne prenaient pas en compte les ressentis physiques et émotionnels de l’apprenti quand il essaie de pratiquer son art. De nombreux pédagogues ou animateurs, dans le domaine des arts plastiques, cherchent à amener les élèves « à voir autrement », ce qui signifie refuser de s’intéresser à ce que voit et ressent spontanément l’apprenti. Or il me semble que c’est au contraire par cette interrogation que tout débute : que ressent ce peintre (débutant ou confirmé) qui travaille à créer une image, que recherche - t - il consciemment, et qu’est – ce qui lui échappe ?
Portés par les idées toutes faites de notre époque, nous pensons qu’un atelier a très souvent des répercussions positives sur le plan psychologique et que « ça ne peut pas faire de mal ».
Comparons avec ce qui se passe dans un autre domaine : depuis des décennies, les professeurs de sports apprennent pendant leur formation l’impact au niveau corporel, émotionnel et éducatif de leur discipline. Ils veillent à équilibrer les différents apports : par exemple les sports collectifs pour développer l’entraide et le respect des règles, l’endurance pour apprendre à persévérer et à gérer son effort dans la durée, la relaxation pour apaiser les tensions, etc.
Il est même admis par tous qu’une discipline puisse avoir des répercussions positives sur la quasi-totalité des élèves, et pourtant accentue les fragilités de quelques uns, qui doivent donc être dispensés.
Tout le monde admet également qu’un médicament, utile par ailleurs, puisse avoir des effets indésirables, voire des contre-indications;  les psychologues savent aussi qu’un  type de thérapie peut convenir à une personne mais pas à une autre.
Par contre, les jugements sur l’impact des arts plastiques sont encore aujourd’hui trop souvent monolithiques, globalisants et généralistes. Ce livre a donc pour objet d’analyser en détails ce que ressent celui qui dessine, peint ou modèle l’argile. En comprenant mieux ce que chaque acte met en jeu, nous pourrons développer des ateliers qui suscitent mieux l’épanouissement et la structuration des participants. Et les « peintres du dimanche », tout comme les artistes professionnels, pourront trouver ici des éclairages sur leurs plaisirs ou leurs difficultés.
IL nous faut oser une question dérangeante : est-ce que la pratique des arts plastiques a automatiquement un apport bénéfique ? Ou faut-il pour cela que certaines conditions soient réunies ? Peut-il arriver qu’un atelier ait un impact éducatif et/ émotionnel neutre ? Ou même qu’il puisse accentuer des fragilités déjà existantes, voire contribuer à déstructurer un participant ? Nous avons du mal à imaginer que peindre ou modeler puisse avoir des répercussions psychologiques négatives. Essayons d’oublier nos préjugés rassurants et interrogeons-nous.
Un autre thème de réflexion traverse ce livre. Quel est le rôle exact de l’animateur d’atelier d’arts plastiques : enseignant, ou éducateur, voire thérapeute ?
Jusqu’à un passé récent, les domaines étaient bien délimités. Celui qui désirait progresser en peinture demandait à un professeur de lui enseigner des techniques. Celui qui voulait « travailler sur soi » pouvait s’exprimer par le dessin en présence d’un thérapeute. Ces deux grandes classifications sont de plus en plus entremêlées. Certains professeurs ne veulent plus enseigner des techniques, mais susciter l’expression. Par ailleurs les arts plastiques sont fréquemment utilisés comme des « médiations à but ou effet thérapeutique ».
Artistes et psychologues ont découvert qu’ils peuvent avoir des objectifs et des outils communs. Chacun investit le domaine de l’autre.
Est-il possible de maintenir une séparation ? 
Un enseignant prudent pourrait dire : « Je ne suis pas psychologue, alors je ne m’intéresse qu’à la forme ; mon atelier n’est pas le lieu où on prend en compte ce qui est exprimé. »
Mais, existe-t-il en art des conseils techniques qui ne soient pas emplis de la subjectivité du professeur ? Est-il possible de « travailler » l’observation, ou la composition d’une image, ou l’harmonie des couleurs, en n’exprimant rien du tout ? Et si un élève dit  quelque chose par son dessin, faut-il y répondre, ou surtout ne rien entendre ? Est-il possible de considérer qu’un type d’atelier peut apprendre à mettre en forme sans se soucier de « quoi » est mis en forme, et qu’un autre type d’atelier peut s’intéresser à « quoi » est exprimé, sans se soucier de la manière dont ce « quoi » est mis en forme ? L’apprentissage de techniques est – il en contradiction avec l’expression, ou est – il au contraire un tremplin, parmi d’autres, pour favoriser l’intégration des émotions ? Le professeur peut-il rester neutre dans le domaine de l’expression ?
Pour désigner cet acteur, j’utiliserai un terme, volontairement flou : l’animateur. Quant au participant de l’atelier, je le nommerai apprenti ; ce mot convient à celui qui essaie d’apprendre des techniques d’arts plastiques aussi bien qu’à celui qui essaie de vivre mieux, qui est en recherche de développement personnel et d’équilibre psychologique. L’apprenti est celui qui progresse en faisant avec ses mains, en vivant, et il se distingue en cela de l’élève, qui apprend des connaissances intellectuelles apportées par des livres ou par des professeurs « qui savent ».
Pour essayer de répondre à ces questions, je vais analyser un par un les gestes et les actes qui se succèdent dans un atelier d’arts plastiques, pour mieux comprendre ce qui se passe au niveau du faire, pour mieux comprendre à quels problèmes se trouve confronté celui qui cherche à créer une image ou une œuvre en trois dimensions.
Ce livre essaie de se frayer un chemin entre deux écueils opposés :
un livre de recettes d’une part, qui expliqueraient le « comment » sans s’interroger suffisamment sur le « pourquoi » et ne permettrait pas de comprendre pourquoi certains conseils de l’animateur, apparemment simples d’un point de vue technique, ne peuvent pas être suivis par l’apprenti
un discours trop intellectuel d’autre part, qui ne se confronterait pas aux problèmes à « ras de terre » que pose la pratique : celui qui ne met pas les mains « dans le cambouis » ne comprend pas l’interaction entre le faire, l’idée et le ressenti. 
Ce livre se veut donc une recherche sur le sens : quel sens ont pour l’apprenti les plaisirs ou les difficultés qui surgissent pendant qu’il cherche à créer une image. Ce sens varie en fonction de l’âge de l’apprenti, et également en fonction de sa culture et de ses problématiques. Il nous faudra donc envisager différents points de vue possibles.
Je n’analyserai pas ici toutes les interactions entre les membres du groupe, ni les phénomènes de transfert, identifications, projections… entre l’animateur et les participants. Tout ceci existe bien sûr fortement à l’atelier, mais le but de ce livre est seulement d’analyser ce qui est mis en jeu par la création plastique.
Je n’analyserai donc que les divers ingrédients qui participent à la création, chaque animateur les combinera ensuite en fonction de sa personnalité propre, de sa formation, et de la définition de son atelier : celui qui anime des séances individuelles ne travaillera pas de la même manière que celui qui travaille avec un groupe ; celui qui a le statut d’enseignant ou d’animateur ne les utilisera pas de la même manière que celui qui travaille dans un cadre thérapeutique. Je ne définirai donc pas un atelier « idéal ».
Si chaque animateur perçoit mieux les enjeux psychologiques qui se jouent dans son atelier, il pourra mieux adapter sa pédagogie aux besoins des apprentis qui lui sont confiés, et il optimisera ainsi l'impact éducatif et émotionnel de son action. Et les images crées dans son atelier deviendront de plus en plus expressives, de plus en plus justes.
La plupart des exemples que vous trouverez dans ce livre viennent des ateliers que j’ai animés (on ne parle bien que de ce qu’on connaît !), ma formation de base étant celle de professeur d’arts plastiques. Certains de ces ateliers sont des cours de loisirs, même si certains apprentis y viennent avec un autre objectif. D’autres ateliers ont eu lieu dans des foyers de vie pour adultes handicapés mentaux (souvent autistes ou trisomiques) ; d’autres encore auprès de personnes en difficultés sociales (SDF, adolescents en foyer éducatif, enfants de milieu défavorisés). Chaque fois que j’avais le choix, j’ai préféré prendre un exemple venu d’un enfant et non pas d’un adulte, espérant ainsi préserver davantage la confidentialité.
Quels sont donc les différents ingrédients qui participent à la création d’un tableau, d’un dessin ou d’un modelage ?
 J’examinerai d’abord comment le corps est investi dans l’acte pictural et quels ressentis physiques suscitent les différents gestes. Puis je chercherai à définir un dessin juste et réussi, et j’éclaircirai la différence entre représenter et symboliser. Je réfléchirai ensuite à la manière dont les liens de l’individu avec son entourage sont mis en jeu par la création, et je préciserai ce terme : qu’est-ce que créer ? 
J’essayerai de déterminer tout ce que l’animateur induit, qu’il le veuille ou non, par ses interventions, ou par ses non-interventions. Puis j’essayerai de répondre à notre question : quelles conditions doivent être réunies pour que l’atelier d’arts plastiques ait des répercussions éducatives, psychologiques, et artistiques positives ?