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vendredi 5 avril 2013

Apprendre au fond de soi (texte de René Barbier)



samedi 23 juillet 2005, par René BARBIER 
- Le Journal des Chercheurs

La question qu'il nous faut poser aujourd'hui est la liaison cohérente entre éducation, sagesse, transmission, spiritualité, changement.
L'éducation, habituellement, est conçue comme la transmission de savoirs considérés comme légitimes dans une société donnée, d'une génération à une autre. Dans les pays développés, elle se concrétise généralement par une éducation "nationale", publique, obligatoire et laïque.
Cette vue n'est que la portion congrue de la nature de l'éducation, son avatar sociologique.
L'éducation au sens étymologique propose deux acceptions complémentaires.
Éduquer veut dire d'abord "nourrir, prendre soin de". Il est évident que le petit enfant, au départ, doit être nourri physiquement et intellectuellement. Plus largement on doit pouvoir lui permettre d'entrer dans toute la complexité de sa culture et des cultures du monde. Mais cette acception va plus loin encore. "Prendre soin de l'être" disait Philon d'Alexandrie. "Nourrir la vie" (le Qi, l'énergie) soulignaient les Anciens Chinois. Éduquer, sous cet angle, consiste à accompagner le sujet vers une autonomie d'existence où il trouvera les moyens d'accomplir cette prise en compte de son élan vital.
Éduquer, c'est également "conduire hors de". L'éducateur suggère, sans imposer, au sujet d'autres voies que les sentiers battus de tous temps. Il lui fait entrevoir d'autres possibilités de vie que ceux dont il est l'objet et non le sujet autonome. C'est l'ouverture sur l'esprit critique. La pensée occidentale, de ce point de vue, à joué un rôle essentiel. En Orient, la tendance est de s'inscrire dans un ordre social censé refléter l'ordre cosmique. L'harmonie universelle préétablie et humanisée réduit considérablement les possibilités de critique. L'"art du détour" permet de nuancer la fonction conflictuelle de toute vie sociale.
L'éducation est avant tout une transformation du regard que l'on porte sur soi-même, les autres et le monde. Un nouveau regard qui change tout en nous permettant d'accéder à un niveau différent de réalité. Elle suppose une lente maturation, un processus de travail sur soi-même qui inclut un effort persévérant. Elle ne va pas sans l'accompagnement d'autrui. L'autre dans l'éducation dépasse largement la catégorie des enseignants et englobe tous les éducateurs du banal et du quotidien, de la famille aux amis et aux relations.
Un objet, matériel ou symbolique, un élément naturel, un animal, une fleur, un paysage peuvent même être éducatifs, pour celui qui sait "apprendre". Un sourire, une grimace, un regard différent, un cri suscitent une réflexion éducative. "L'éducation tout le long de la vie" est constituée d'une kyrielle ininterrompue de faits, d'événements, de rencontres qui entrent dans le processus "apprendre". Les ruptures de vie, en particulier, sont particulièrement éclairants en éducation. Comme l'idéogramme chinois le propose, la "crise" s'ouvre sur, à la fois, un danger et une opportunité, dans le cours du changement dans le "procès" du monde. L'éducation réussie permet au sujet de rester fluide face à toute crise.
La sagesse, toujours inachevée, est le résultat de l'éducation. On peut la définir comme une véritable spiritualité laïque. Il s'agit bien d'une spiritualité, c'est à dire un dépassement de la dimension individuelle et collective de toute existence humaine, sans pour autant, poser l'existence nécessaire d'un Dieu transcendant.
Le bouddhisme philosophique est une expression de cette sagesse. Mais il requiert encore une organisation religieuse (temples, moines, rituels etc). La philosophie de Krishnamurti, sans dieu explicite, sans rituels, sans maître spirituel, paraît être mieux appropriée à ce que j'entends par sagesse.
La transmission de savoirs est nécessaire mais insuffisante. Elle permet de socialiser le sujet dans sa culture, mais, en même temps, elle le conditionne d'une façon inconsciente. L'éducation consistera, paradoxalement, à transmettre des savoirs et à remettre en question tout savoir dans son impérialisme à vouloir tout expliquer. L'éducation s'ouvre sur une relation d'inconnu, alors que le savoir enferme dans une certitude rassurante. "Apprendre" est la clé qui ouvre le savoir pluriel sur l'incertitude de ses fondements, sans jeter le bébé avec l'eau du bain.
Le changement permanent de tout ce qui paraît stable et immuable constitue le fondement de toute sagesse.
L'éducation commence vraiment lorsque le sujet a pris conscience qu'il est mouvement, changement.
Il est changement parce qu'il a constaté, enfin, un jour, que rien ne résiste au temps, que tout se transforme. Lui-même ne fait pas exception. Il vieillit, il tombe malade, il meurt.
Le jeune prince Gautama Sakyamuni en a éprouvé les affres lors de la sortie de son palais royal en rencontrant une vieillard, un malade, un mort et, plus tard, un ascète. Tout être humain fait, tôt ou tard, cette expérience. Beaucoup la recouvrent par des amusements mondains et tentent de l'oublier au profit d'une idéologie de la jouissance qui dissimule mal la fin du désir. Quelques uns la prennent à la lettre et débouchent sur un chemin de l'intérieur qui à la fois les approfondit et les gravifie.
Ce sont de ces derniers dont je veux parler.
L'éducation, pour ce type de sujets, devient une pièce maîtresse de leur existence. Elle dure "tout au long de la vie" comme on dit aujourd'hui. Le sujet prend conscience de ce que veut dire "apprendre". Il ne s'agit pas simplement d'acquérir des savoirs, des savoirs faire, des savoirs exister, pour entrer dans la communauté humaine et sociale.
Apprendre implique bien plus que cela. Une aptitude à saisir, dans chaque circonstance de la vie, à chaque instant, le jeu de la naissance et de la mort de toute chose, de tout événement, en soi comme dans son environnement. Apprendre ouvre l'esprit sur le devenir permanent du monde et, du même coup, sur l'impermanence de ce qui semble le plus stable, le plus sûr. Ce "saisissement" et ce "discernement" du surgissement et de l'évanouissement de ce qui "advient" est la propre même du processus "apprendre". Il met en œuvre chez le sujet, un sens intuitif, une imagination active, une faculté raisonnante, une affectivité impliquée, une ouverture à l'imprévu. Le corps est concerné au même titre que l'intellect.
Apprendre, c'est saisir et discerner le bouillonnement des choses du monde à l'intérieur de soi.
L'éducation peut être considérée comme le dispositif le plus pertinent, à un moment donné et dans un contexte spécifique, pour que le sujet puisse "apprendre" par lui-même. On voit qu'il ne s'agit pas de "transmettre" je ne sais quel objet de connaissance, mais de permettre à l'élève d'entrer dans l'apprendre en découvrant et en inventant ce que le monde lui impose dans sa confrontation immédiate. L'éducation est ce qui fait dialoguer le sujet et le réel.
Sous cet angle, l'éducateur est un artisan de la relation. Il sait écouter le mouvement de l'apprendre chez son élève de telle sorte qu'il lui offre, sans cesse, des possibilités d'aller plus loin pour comprendre. L'éducateur n'est pas un capitaliste du savoir mais un improvisateur de dispositifs pédagogiques. Il sait tenir compte du contexte et des innombrables interactions qui influencent la réussite ou l'échec de toute pédagogie. On peut dire qu'il utilise des "moyens habiles", comme disent les bouddhistes, pour que son élève avance à l'intérieur de lui-même, vers cette métamorphose où il rencontrera le fond sans fond de toute chose.
Car l'éducation, par l'apprendre, vise la déconstruction de l'établi, de l'affirmé, du stable, du durable, c'est à dire sur le plan psychosociologique, de l'identité socialement instituée. L'éducation est la décomposition des rôles et des statuts. Le raclage systématique de notre imaginaire de maîtrise et de pouvoir. Ce processus d'identification, on le sait, a commencé fort tôt : dès le stade du miroir dont parle Jacques Lacan. Immédiatement, la réunification de l'être s'est effectuée par le biais de l'aliénation à l'image de soi dans le regard de l'autre.
Personne ne peut sortir de cette impasse sans une "révolution du silence" (Krishnamurti) qui change les données du problème. Elle nous fait toucher du doigt le moment même où notre identité s'est constituée, pour la première fois, dans l'imaginaire. Elle nous ramène là où rien n'était : de l'autre côté du miroir où la mort est débout à cheval sur le vide.
A ce stade l'apprendre devient incandescent. Le sujet n'accepte aucune réassurance illusoire. Il se laisse emporter par le "voir". Son savoir acquis éclate comme des bulles de savon dans le soleil. Rien ne résiste à l'implosion. Aucune route n'est sûre. L'incertitude règne en maître.
C'est le moment, dans l'apprendre, de saisir le non-agir, le non-vouloir, la non-maîtrise, le non-projet. C'est l'instant du deuil et du seuil. C'est l'ouverture sur le OUI, l'acceptation radicale de ce qui est. Peut-être qu'un "je ne sais quoi" et un "presque rien" deviendront lumière pour le sujet ? Un papillon se pose sur une branche morte et tout est dit. Le regard voit autrement le devenir du monde, d'une manière définitive.
On est souvent étonné du changement d'attitude et de comportement des sujets qui vivent cet état. Ils paraissent étranges et font un peu peur. Leurs proches ne les reconnaissent pas. Ils font des choses bizarres ou imprévisibles. Ramana Marharshi "vole" de l'argent à sa mère et part, à 16 ans, vers sa montagne d'Arounachala. UG Krishnamurti (un homonyme de Jiddu Krishnamurti) sort comme un fou dans les rues de la ville où il habite avec sa famille, sans se soucier de ce qui lui arrive. Aurobindo quitte soudain l'activisme politique pour commencer sa grande œuvre spirituelle dans une retraite quasi complète.
On pourrait citer ainsi des centaines d'exemples. Ce qui apparaît en clair, c'est que le sujet a "vu" autrement le réel. L'arbre qui était là avant, reste le même arbre, mais le sujet le "voit" d'une autre façon. Pour le peintre Mario Mercier, l'arbre du Bois de Vincennes devient Noïark, un "arbre-maître". Les anciens Chinois allaient saluer les rochers aux formes étranges en reconnaissant du même coup l'extraordinaire aventure de la nature dans son mouvement permanent.
L'apprendre, ici, entrouvre le réel pour le refermer sur une autre vision. Avant, c'était le règne de la séparation, de l'objet séparé du sujet. Pendant, c'est l'instant d'une fusion ou plutôt d'une participation illuminatrice. Après, c'est de nouveau la monde, apparemment séparé, mais en fait réunifié, ne faisant qu'un avec l'observateur.
L'apprendre change de sens. Le sujet, qui n'est plus un ego individué, apprend maintenant a jouer de sa vision. Il voit double. A la fois le monde séparé et le monde unifié, ce qui le dote d'un humour irrésistible et d'un entendement remarquable. Pour Krishnamurti, en permanence dans la non-dualité, un simple déclic suffit pour le faire "penser" fonctionnellement qu'il doit faire telle chose. La chose faite, dans l'unité de l'action, il retrouve sa tranquillité intérieure. L'apprendre devient désormais une immersion dans l'attention vigilante. Tous les faits, les événements, les situations, les rencontres, sont insérés dans un sens dynamique de la totalité du monde, mais sans projet, sans idée de but.

mardi 13 novembre 2012

Éducation, sens de la vie et conscience spirituelle laïque




Extrait des actes du colloque : Etre, créer, connaître. Quels chemins pour une éducation aujourd'hui ?, 18 septembre 2004, Paris, éd. Fédération des Ecoles Steiner-Waldorf en France - Extraits

Une petite fille qui disait à son père ! : "Les vacances, l'école, tout ça c’est très bien, mais moi ce que je voudrais, c'est vivre !"

Pour moi cela veut dire quelque chose d'être un éducateur. Cela veut dire, dans un premier temps, être passé par ce processus de préparation dont j'ai parlé, avec des auteurs, avec de l'altération provoquée par autrui, avec des modifications intérieures, quelque chose qui fait que on s'ouvre, on va vers une amplitude plus grande. Peu à peu on découvre qu'on est une personne. Qu'est-ce que c'est qu'une personne ? C'est un individu intégré au processus même du cours du monde, chez qui il n'y a plus "personne" à nommer. Et cette découverte que l'on fait à un certain moment, va transformer totalement le regard que l'on porte sur le monde. Et la question va se poser dans le for intérieur de tout enseignant !de savoir !qu'est-ce qu'il enseigne. Qu'est-ce que je peux enseigner ? Qu'est-ce que cela veut dire enseigner par rapport à ce processus de l'éducation ? (…)

Ce qui m'intéresse, c'est plutôt la notion de faire surgir le questionnement, le questionnement permanent chez les étudiants (puisque je travaille avant tout avec des étudiants) sur : qu'est-ce que vivre ? D'où la question de la petite fille... et celle encore d'une autre petite fille, la mienne quand elle avait 4 ans : Un jour, alors que nous étions au bord de la mer, en Bretagne, elle regardait cette mer se retirer très loin, laissant apparaître peu à peu des rochers et le sable, puis elle me dit ! : "Regarde papa, il n'y a plus d'eau dans la mer !" Et ce "il n'y a plus d'eau dans la mer" est quelque chose qui est resté chez moi comme une sorte de pensée permanente, laquelle n'arrête pas de susciter mon interrogation, un "kôan zen", en quelque sorte.
Effectivement, il n'y a plus d'eau dans la mer, mais la mer est pourtant toujours là. Cependant, quelque chose a disparu... et tant que l'on n'a pas compris ce "il n'y a plus d'eau dans la mer", comment peut-on éduquer ? Car on pense souvent qu'éduquer, c'est justement remplir la mer avec encore de la mer. Non. Éduquer, c'est effectivement connaître que la mer est présente en nous, à l'intérieur de nous, que nous sommes la mer, et qu'en même temps, il n'y a d'une certaine façon rien dans cette mer... il n'y a donc rien non plus en nous-mêmes.

A partir de là, quelque chose nous appelle et ce qui nous appelle c'est justement ce que je nomme le sacré radical, celui qui va à la racine et nous fait entrer (si on a la chance de s'ouvrir et surtout d'être réceptif à cette ouverture), dans une compréhension du monde où peut naître ce sentiment de faire partie d'une totalité dynamique, appelons-la : "conscience-énergie" bien que cela reste très difficile à préciser parce que c'est de l'ordre d'un ressenti profond qui fait que la question du sens de la vie ne se pose plus.
Du même coup, en un certain sens, la question de la spiritualité, elle non plus, ne se pose plus. On ne pose plus la question de la spiritualité ou du sens de la vie parce que c'est la vie qui importe, ce n'est pas la question du sens. La vie est le sens. Nous sommes la vie – quand nous sommes la vie, la question du sens ne se pose plus. Et je crois que c'est vraiment une interrogation radicale que cette source permanente que l'on a au fond de soi-même, que tout être humain, tout être vivant a au fond de lui et qui va alimenter nos réflexions et nos pratiques, notre façon d'être au monde, notre façon d'être avec les autres, et ici, tout à fait dans le sens qu'a précisé Christiane Singer, c'est-à-dire au sens d'une ampleur de plus en plus grande.

Une ouverture s'opère vers quelque chose qui est sans limite, qui ouvre notre être à chaque instant. Mais l'ouverture se fait par des questionnements, elle ne se fait pas par des affirmations. Et les affirmations qui se trouvent dans les livres (et Dieu sait si je suis quelqu'un qui lit beaucoup et qui aime lire), je sais très bien que ce n'est pas là l'essentiel.
L'essentiel c'est plutôt la question que je n'arrête pas de poser sur le monde avec un fondement qui n'est pas de me demander : "Mais, quel est le sens de la vie ! ?" Je sais que la vie a un sens, je n'ai pas besoin de me poser la question. Pour moi c'est évident que la vie a un sens, que la vie est sens. Et par ce fondement-là, précisément, des questions sont posées sur la façon dont on vit.

jeudi 21 juin 2012

Faire confiance aux enfants



En réfléchissant à l’histoire de l’humanité, on se rend bien compte que l’enfant n’a jamais eu une place de choix. Et aujourd’hui, même si l’on parle de droits de l’enfant, que l’on fait de la prévention de maltraitance, que l’on offre des loisirs et des jouets (en surabondance), rien ou presque n’est fait pour le développement de l’être de l’enfant.

Il semble que les adultes ont toujours eu une peur, une appréhension face à l’enfant, non sans raison : l’enfant est porteur d’une vie, d’une énergie qui bouleverserait tout, adultes, règles, et société.

L’enfant incarne la joie, la vérité, la liberté, il va à l’essentiel.

Les adultes ont perdu cette « connexion », alors ils l’interdisent aux enfants. Et pourtant, s’ils cherchent en eux, ils trouveront ce même enfant, prêt à relever tous les défis du monde, si seulement on lui ouvrait la porte. Ils rencontreraient aussi, à coup sûr, un enfant triste, qui a été écrasé, sacrifié à la vie adulte.

La vie est mouvement, créativité, expansion, joie de vivre. Lorsque l’on en prive quelqu’un, il s’éteint. Pour une société, c’est pareil. A force de vouloir tout contrôler, tout organiser, tout prévoir, c'est la vie que l'on a mise en cage. Les enfants nous rappellent cela chaque jour.

Voilà pourquoi la joie, le bonheur sont aussi fondamentaux dans un projet éducatif aujourd’hui. En réalité, ce n’est pas tant le projet éducatif qui apportera tout cela, il accompagnera simplement les enfants sur un chemin d'épanouissement de leurs belles qualités dans le monde.

Si nous osions leur faire confiance ?

jeudi 31 mai 2012

Krishnamurti, De l'éducation (livre)


Krishnamurti, De l'éducation. 2002. Ed. Delachaux & Niestle.
En libre téléchargement sur nous-les-dieux.org



L’éducation occupe une place centrale dans la conception du monde développée par Krishnamurti. Il a parlé, sa vie durant, du rôle de l’éducation conçue comme le moteur du renouveau intérieur, mais aussi du changement social. L’éducation est ainsi la pierre angulaire sur laquelle s’édifiera une société « bonne ».

Krishnamurti a toujours proclamé la responsabilité de l’individu face à l’ordre social : « Le monde, c’est vous. » Il s’ensuit que les actes individuels ont nécessairement une répercussion sur autrui, puisque « ’être, c’est être en relation » ; dans ce sens, il n’y a pas de conscience individuelle mais seulement une conscience humaine collective, ce qui implique que le monde n’est pas une réalité distincte de l’individu.

L’univers intérieur de chacun doit se développer en harmonie avec le monde extérieur au sein duquel il évolue : « C’est la nature profonde de l’individu qui engendrera en définitive une société bonne ou, au contraire, une dégradation progressive des relations humaines ». Toutefois, cette harmonie « est impossible à atteindre si nos regards restent polarisés sur le monde extérieur ».

Pour Krishnamurti, l’éducation doit-elle avoir pour mission de transformer la source qu’est l’individu, tant il est vrai que ce sont « les êtres humains qui créent la société, et non telle ou telle divinité dans les cieux »

Source: Perspectives : revue trimestrielle d’éducation comparée (Paris, UNESCO : Bureau international d’éducation), vol. XXXI, n° 2, juin 2001, p. 291-305  ©UNESCO : Bureau international d’éducation, 2001 


vendredi 10 février 2012

DVD: L'Ecole de la Liberté



Une école en Inde dans la région rurale de l’Andra Pradesh. On y applique le « Programme River » inspiré par Jiddu Krishnamurti, philosophe indien qui considérait l’éducation comme l’un des piliers de l’être. Tout ceci est dépaysant. Les paysages sont rafraîchissants. Les enfants magnifiques. Le maître jovial. L’école de la vallée de Rishi particulièrement verdoyante et accueillante. On pourrait penser qu’il s’agit d’une énième mouture de « l’école nouvelle », libérée et joyeuse — bref d'une utopie. Un modèle totalement inapplicable dans notre société dite développée. Une version indianisée de la pédagogie Freinet ou Montessori. On se tromperait.

L’école de la liberté (School without walls), le film documentaire de Robert André distribué par Les films du paradoxe, tend à nous démontrer le contraire.
Le « Programme River » appliqué maintenant dans 40.000 écoles de cinq États indiens a réussi à attirer les enfants dans le giron de l’enseignement, notamment dans les petits villages ruraux où les élèves sont réunis dans des classes multi-niveaux d’une quarantaine de personnes s’étalant sur cinq années. C’est de cette expérience dont il est question dans L’école de la liberté.

La pédagogie qui est à l’honneur est celle de l’enseignement individualisé. L’enfant n’est plus considéré comme un pion qu’il faut domestiquer. Plus question d’en faire un petit soldat qui rejoindra, une fois l’uniforme d’un savoir pré-mâché endossé, le gros de la troupe. La méthode d’enseignement qui est proposée part du principe que l’enfant définit lui-même son rythme d’apprentissage. L’enseignant jouant davantage le rôle d’un "facilitateur", d’un "passeur de témoin". Les savoirs ne sont pas imposés mais proposés et le matériel d’auto-apprentissage est réalisé par le maître en fonction de sa classe et des différents niveaux.
Révolutionnaire ? Non, simplement de bon sens.

Sont mises en action des valeurs telles que l’entraide, la coopération, l’écoute, la bienveillance. On ne cherche pas à faire entrer de force des concepts dans le crâne, mais tout au contraire de donner des moyens aux élèves de se réaliser. Apprendre à lire, à compter et à calculer devient alors un jeu… d’enfants. 
La compétition n’existe pas. La concurrence, l’excellence ne sont pas les ressorts de cette pédagogie, qui a pour principal avantage de faire de l’élève un être à part entière et de redonner au maître une dimension et une aura disparues depuis belle lurette dans notre système éducatif.

Quel incroyable contraste que cette école indienne et, par exemple, un certain collège de ma connaissance. Un établissement de centre ville où le mot d’ordre se résume à obtenir un minimum de 95% de réussite au Brevet. Ici, l’enseignement ne s’inspire pas des méthodes de Jiddu Krishnamurti. Pas une tête ne doit dépasser. Ici, on forme les gagnants de demain. De braves consommateurs, maillons interchangeables d’une longue chaîne infinie. Pas de «Programme River», mais un programme rivé, cloué sur place, qui ne laisse rien au hasard. Ce n’est pas L’école de la liberté mais davantage l’école libérale, celle de la compétition à outrance et du bachotage. Elle a oublié, ou plus justement mis de côté, les données sociales et individuelles. Comme il existait autrefois une middle class, cette école transmet un middle enseignement. Ni trop, ni trop peu. Le but est de faire entrer la jeunesse dans la «carrière» quand les aînés en sortiront.

L’école de la liberté, de Robert André, nous montre peut-être la voie à suivre. Celle de l’individu en tant qu’être de chair et de cœur. Pas seulement un numéro de dossier, un quidam lambda à faire passer dans la moulinette de l’éducation pour qu’il en ressorte chair à savoir, docile et rompu à la survie dans un « monde global », un monde matérialiste et consumériste.
L’école de la liberté n’est pas une curiosité, mais plus certainement un modèle d’enseignement et surtout de vie en communauté dont nous ferions bien de nous inspirer un tant soit peu.

L’école de la liberté, de Robert André, Les films du paradoxe, DVD. 2008. 19,98€

Chronique de Christophe Léon, sur l’Ecologithèque

vendredi 23 décembre 2011

Livre: Apprendre est l'essence de la vie



Recueil de lettres adressées par Krishnamurti entre 1978 et 1985 aux écoles qu'il a fondées en Inde, aux Etats-Unis et au Canada. Le penseur d'origine indienne y développe les principaux fondements de sa philosophie de l'apprentissage, mais aussi des thèmes plus larges, appliqués ici à l'éducation : le savoir, l'intelligence, la sensibilité, la peur, la beauté, la connaissance de soi, etc.

Biographie de l'auteur
Né en Inde en 1895, Jiddu Krishnamurti fut pris en charge très jeune par la société théosophique qui voyait en lui « l’instructeur du monde » dont elle avait proclamé la venue. Mais faisant preuve d’indépendance d’esprit, il se détacha de tout ordre religieux en 1929. Il apparut dès lors comme un penseur de premier ordre, intransigeant et inclassable, convaincu que l’on cesse d’approcher la vérité dès lors que l’on suit le chemin tracé par les autres. Il est notamment l’auteur de La Nature de la pensée et Vivre dans un monde en crise.

Krishnamurti, Apprendre est l'essence de la vie. 2010. Ed. Le livre de Poche.

mercredi 21 décembre 2011

Citation: Apprendre est l'essence de la vie

Extrait de Apprendre est l'essence de la vie, Krishnamurti



"1. Une éducation totale
Ces écoles doivent cultiver l'être humain tout entier

La société, la culture qui est la nôtre exigent que l'élève soit orienté de telle sorte qu'il puisse être assuré d'un travail et d'une sécurité matérielle. Cela a été l'exigence constante de toutes les sociétés, la carrière d'abord et tout le reste ensuite, c'est à dire l'argent d'abord, les complexités de notre vie quotidienne passant au second plan. Nous essayons de renverser ce processus, car l'argent seul ne peut rendre l'homme heureux. Quand l'argent devient la préoccupation dominante de la vie, il s'ensuit un déséquilibre dans notre activité quotidienne. Je voudrais donc demander à tous les éducateurs de vraiment bien comprendre cela et d'en voir toute l'importance. Si l'éducateur en comprend l'importance et lui a donné sa juste place dans sa propre vie, il peut alors aider l'élève, forcé par ses parents et la société à considérer la carrière comme la chose la plus importante. C'est pourquoi je voudrais insister sur ce point et que l'on fasse en sorte qu'en tout temps il existe dans ces écoles un mode de vie qui cultive l'être humain tout entier.

Notre éducation consiste, pour une large part, à acquérir du savoir, ce qui nous rend de plus en plus mécaniques; nos esprits s'enferment dans la routine, que ce soit en acquérant un savoir scientifique, philosophique, religieux, commercial ou technologique. Nos modes de vie, à la maison ou au-dehors, et le fait de nous spécialiser dans une profession donnée rendent nos esprits de plus en plus étroits, limités et incomplets. Tout cela mène à un mode de vie mécanique, à une standardisation des esprits et c'est ainsi que, progressivement, l'État, même un État démocratique, nous dicte ce que nous devons devenir. Naturellement, bien des gens réfléchis ont conscience de cela, mais, malheureusement, ils semblent l'accepter et vivre avec. C'est donc devenu un danger pour la liberté.

La liberté est une question très complexe et, pour en comprendre la complexité, l'épanouissement de  l'esprit est nécessaire. Naturellement, chacun donnera, ce qu'il entend par épanouissement de l'homme, une définition différente, selon sa culture, son éducation, sa superstition religieuse, en un mot, son conditionnement. Nous ne nous occupons pas ici d'opinions ou de préjugés, mais essayons plutôt de comprendre, au-delà des mots, les implications et les conséquences de l'épanouissement de l'esprit. Cet épanouissement, c'est la culture et le développement total de notre esprit, de notre coeur et de notre bien-être physique, ce qui signifie vivre dans une harmonie complète où n'existent ni opposition ni contradiction entre ces éléments. Il ne peut y avoir épanouissement de l'esprit que lorsque qu'il y a une perception claire, objective, impersonnelle et débarrassée de toute contrainte. Il ne s'agit pas de ce qu'il faut penser mais de comment penser clairement. Depuis des siècles, la propagande et tout le reste nous poussent à savoir "que penser". En général l'éducation moderne consiste en cela et non pas à examiner tout le mouvement de la pensée. L'épanouissement sous-entend la liberté et, comme les plantes, il a besoin de liberté pour croître. 

(...) Quand ces trois éléments, à savoir l'esprit, le coeur et le corps, sont en complète harmonie, alors l'épanouissement se produit tout naturellement, facilement et de façon parfaite."

Septembre 1978

Krishnamurti, Apprendre est l'essence de la vie. 2010. Ed. Le livre de Poche.