Par Alain Bénel, Professeur de
philosophie au lycée Louise-Michel, Bobigny, Seine-Saint-Denis, dans Education
& management, n°31, page 32 (05/2006). Texte intégral disponible ici.
S'estimer soi-même est ce
sentiment de valorisation qui, nous élevant au yeux de notre propre conscience,
sans pour autant se confondre ni avec l'orgueil ni avec le narcissisme, permet
d'accéder à la connaissance. Pour ancrer mon propos, je prendrai mon expérience
de la réalité de cette mésestime de soi, que manifestent certains de mes élèves
dans le cours de philosophie. Et je privilégierai ici mes élèves de séries
technologiques dans la mesure où c'est au coeur de celles-ci que l'enseignement
de la philosophie rencontre ses plus grandes difficultés, là où, en raison d'un
refus plus manifeste qu'ailleurs des exigences scolaires doublé d'un regard sur
soi dévalorisant, l'on s'ôte a priori la possibilité d'accéder aux exigences de
l'enseignement proposé.
L'égalité de principe et d'essence
La relation pédagogique est par
nature asymétrique au sens où "les termes qui y sont impliqués ne peuvent
être permutés sans que leur nature en soit modifiée. Alter ne peut y prendre la
place d'ego" Néanmoins, et pour lutter contre ces discours
d'auto-dévalorisation de soi, je suspends dans la pratique philosophique, dès
le premier cours, la distance entre l'élève et le professeur. J'affirme qu'il y
a entre eux et moi une égalité de principe et d'essence dans les dispositions à
raisonner philosophiquement. Les seules distances qui demeurent tiennent à ma
culture, à ma formation, aux années d'expérience, à l'autorité que me confère le
cadre de ma fonction mais, du point de vue de l'effort demandé pour
philosopher, il y a une différence de degré, non pas de nature. Cette
affirmation est inhérente à l'enseignement socratique tel qu'il s'énonce dans
la maïeutique : accoucher les âmes des connaissances qu'elles portent en
elles en les aidant à emprunter le bon chemin - qui est celui de la raison -
lequel est le même pour l'enseigné et l'enseignant qui a simplement emprunté
depuis plus longtemps ce chemin.
Assumer d'être un sujet libre et responsable
L'estime de soi est donc bien ce
rapport intime de soi à soi qui se noue dans une décision courageuse où nous
nous prenons en charge comme sujet libre de notre travail. Or, cet effort
originel est doublé d'un courage à plus long terme, puisqu'il faudra ensuite
surmonter l'inquiétude d'être devenu l'origine absolument libre d'un chemin de
pensée dont on ignore s'il sera réussi ou non mais dont on endosse l'entière
responsabilité. Assumer cette responsabilité et ce risque, au principe de sa
décision, est la condition essentielle à toute construction effective de
l'estime de soi puisque c'est faire le pari que l'on possède en soi les
capacités à produire un travail dont l'aboutissement est incertain. Incertain
puisqu'il dépend de ma détermination à faire un bon usage de capacités que je
découvre à mesure que je me veux dans mon travail : c'est donc le risque
de l'inconnu et de l'abîme puisque c'est un voyage à la découverte de soi-même.
C'est ce risque que j'exige de
mes élèves en leur disant que je ne leur reproche pas leurs erreurs de pensée
mais de n'avoir pas osé se choisir comme les acteurs et auteurs libres de leur
propre pensée. Ce qui peut se traduire sous cette forme : "Ton
travail n'est pas philosophique non pas parce qu'il n'est pas à la hauteur de
je ne sais quel idéal philosophique mais uniquement parce qu'il n'est pas
porteur du risque que tu dois prendre si tu veux te sentir digne d'un travail
qui soit, en bien ou en mal, l'incarnation d'une pensée libre dans
l'éventualité de l'échec." En ce sens, il ne peut s'estimer en elle
puisqu'elle est, au sens fort et strict, impersonnelle par défaut d'engagement
en elle. L'estime de soi devient alors un combat intérieur à l'élève entre ce
qu'on lui accorde qu'il est, une fois encore par principe et par essence, et
l'effort volontaire qu'il doit réaliser pour se prouver à lui-même qu'il l'est
véritablement en acte. La conséquence d'une telle décision de se risquer vers
soi se donne dans ce que je qualifierai de modification du regard que l'élève
porte sur lui : tout d'abord, la valeur accordée à la note se modifie dans
la mesure où celle-ci n'est plus ressentie comme une évaluation extérieure.
L'élève y est vraiment pour quelque chose et, s'il y a échec, il n'a pas à
rougir sous le regard du professeur comme s'il s'était dérobé au travail
demandé. Cet échec peut être intériorisé comme une étape vers un travail plus
abouti. La note peut vraiment être assumée comme sienne au sens où elle traduit
un échec quant au résultat mais pas un défaut quant à la volonté : on n'a
pas honte de sa note lorsqu'on sait pouvoir la regarder comme le simple indice
qu'on n'a pas bien fait et non la négation de la volonté qui nous animait de
bien faire. Ensuite le travail, dans son caractère laborieux et souvent
déplaisant, n'est plus vécu comme une contrainte purement extérieure à laquelle
l'élève se soumet sans le vouloir, mais comme ce qu'il est capable de vouloir
car il sait que s'y décide sa capacité à assumer cet effort comme ce qui le
regarde, lui, et non pas comme ce qui regarde uniquement le professeur. On peut
ainsi légitimement s'estimer dans sa dissertation si on l'a vraiment choisie
comme sa dissertation : c'est-à-dire si on en a fait son oeuvre. Enfin, on
ne rejette plus sur une extériorité hostile ou malveillante ses manques, ses
difficultés ou son inculture lorsque l'on a tout fait, par un acte de volonté
ferme et déterminé, pour user au mieux de cette dernière dans la situation
qu'il nous a été donné d'affronter. Aucun élève ne rejette la responsabilité
pleine et entière de son travail lorsqu'il a effectué ce dernier dans un acte
où s'incarnait sa résolution à bien faire. C'est en ce point que peut
s'engendrer peu à peu dans des actes l'estime de soi telle que définie tout au
long de cet article : elle est cette disposition acquise, mais
potentiellement inscrite en chacun, à bien user de notre libre volonté et à
être ferme dans nos résolutions. Cette disposition où vient s'incarner notre
liberté, Descartes la nomme "générosité" dans l'article 153 des Passions
de l'âme ; désignant par là une vertu qui s'éprouve précisément dans
l'estime que l'on se porte parce que l'on s'efforce de bien user de la libre
disposition de ses volontés. L'homme "généreux" accorde à l'autre
cette liberté créatrice, principe de la création de soi par soi, et ne méprise
personne. Il sait trop bien que le chemin de la liberté est aussi ferme que
difficile et qu'il serait orgueilleux d'ôter à autrui ce que l'on s'accorde à
soi-même. La distance qui sépare alors l'estime de soi de l'orgueil réside dans
une liberté dont je ne m'attribue pas l'exclusivité puisqu'elle est égale en
chacun. Le professeur généreux au sens cartésien accorde à ses élèves cette
liberté qu'il tente de faire vivre dans ses cours, ses exigences, ses efforts
en reconnaissant en eux des êtres dignes de cette liberté comme lui. Il ne
servirait à rien de dire à nos élèves de travailler pour, selon les mots de
Kant, "parvenir à l'estime de soi", si l'on ne postule pas qu'ils
sont déjà estimables comme auteurs libres de ce que l'on exige d'eux.
Un texte bien enthousiasmant, et qui vise juste... Oserai-je dire que vous êtes dans le vrai ? Cette évidence est pourtant loin de s'imposer à tous, pourtant. Courage, nous f'rons front :-)
RépondreSupprimerMerci pour votre commentaire (- désolée pour le retard, un problème technique m'empêchait de déposer des commentaires sur mon blog!)
SupprimerJe ne sais pas si je suis dans le vrai, mais en tout cas, j'essaie de mon mieux d'avancer dans le respect et la bienveillance. Et oui, courage à tous pour continuer dans cette voie!
Un très bon dimanche!